1945-1953 De la guerre mondiale à la guerre froide

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Bref Résumé

Ce documentaire explore les moments cruciaux de la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début de la Guerre froide, en se concentrant sur les figures clés de Harry Truman et Joseph Staline. Il examine comment la mort de Roosevelt a propulsé Truman, un homme peu préparé, à la tête des États-Unis, et comment les tensions ont rapidement augmenté entre les Alliés, en particulier avec Staline, concernant l'avenir de l'Europe de l'Est. La conférence de Potsdam, l'utilisation de la bombe atomique, le blocus de Berlin et la guerre de Corée sont autant d'événements qui ont façonné cette période de division et de méfiance.

  • La mort de Roosevelt et l'ascension de Truman à la présidence.
  • Les tensions croissantes entre les États-Unis et l'Union soviétique sous Staline.
  • Les événements clés qui ont marqué le début de la Guerre froide : Potsdam, la bombe atomique, le blocus de Berlin et la guerre de Corée.

L'héritage de Roosevelt et l'ascension de Truman

Le 13 avril 1945, l'Amérique est en deuil suite à la mort de Franklin Roosevelt, survenant alors que la Seconde Guerre mondiale n'est pas encore terminée. Roosevelt était perçu comme un artisan de la paix et un symbole d'espoir pour un monde meilleur. Sa disparition soulève des questions sur la capacité des Occidentaux et des Soviétiques à maintenir l'entente et à construire une paix durable. Le 12 avril 1945, Harry Truman devient le nouveau président des États-Unis, succédant à Roosevelt. Truman, un ancien vendeur de chemises et sénateur du Missouri, n'était pas préparé à cette responsabilité, ayant été vice-président pendant seulement trois mois et peu impliqué dans les décisions de Roosevelt. Truman lui-même est conscient de son manque d'expérience et exprime son besoin de prières pour réussir dans cette tâche difficile.

Truman face à Staline et à la fin de la guerre en Europe

Un mois après l'arrivée de Truman à la présidence, les Alliés remportent la victoire en Europe, suscitant des célébrations massives. Cependant, Winston Churchill, malgré l'euphorie ambiante, est préoccupé par les ambitions de Staline d'étendre le communisme en Europe de l'Est, contrairement aux accords de Yalta. Churchill tente d'alerter Truman, mais ce dernier reste fidèle aux engagements pris par Roosevelt et ne veut rien entendre contre son allié communiste. Churchill espère que Truman finira par ouvrir les yeux sur les intentions de Staline.

La conférence de Potsdam et la bombe atomique

Le 16 juillet 1945, Truman se rend à Potsdam pour une conférence de paix où il rencontre Staline et Churchill. Truman est frappé par la dévastation de Berlin et est déterminé à aider l'Allemagne à se reconstruire. Lors des discussions, Truman prend conscience de la complexité de Staline, le décrivant comme "honnête mais malin comme le diable". Truman se sent en position de force car il attend des nouvelles d'un événement secret aux États-Unis. Il reçoit un télégramme codé annonçant le succès du premier essai atomique, nom de code "Trinity". Truman informe Staline de la nouvelle arme, mais Staline minimise son importance, bien qu'il soit conscient des implications grâce à ses espions, dont Klaus Fuchs, qui ont fourni des informations sur le projet atomique américain.

Churchill perd les élections et les tensions augmentent

Au milieu de la conférence de Potsdam, Churchill quitte la table des négociations pour attendre les résultats des élections en Grande-Bretagne. À la surprise générale, il est battu et remplacé par Clement Attlee. Staline est déconcerté par ce résultat, car il pensait que Churchill truquerait les élections. Avec Attlee, la Grande-Bretagne est reléguée au second plan, laissant Truman et Staline face à face. Les désaccords entre les deux hommes s'intensifient.

Hiroshima, Nagasaki et le début de la Guerre froide

Cinq jours après Potsdam, Truman prend la décision d'utiliser la bombe atomique contre le Japon. Les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki choquent le monde et sont perçus par Staline comme une provocation. Staline demande à occuper l'île d'Hokkaido, mais Truman refuse catégoriquement. Staline intensifie alors son emprise sur l'Europe de l'Est, imposant des régimes communistes. Truman, hésitant au début, est influencé par le télégramme de George Kennan, qui décrit le mode de fonctionnement soviétique et appelle à la fermeté. Truman change de cap et adopte une ligne dure envers Staline.

Le rideau de fer et le plan Marshall

Truman cherche à convaincre l'opinion publique américaine de ce revirement en utilisant Winston Churchill, qui prononce un discours à Fulton, Missouri, où il dénonce le "rideau de fer" qui s'est abattu sur l'Europe. Ce discours provoque un tollé, mais marque un tournant dans la perception de Staline par les Américains. Truman comprend que la pauvreté en Europe est un terrain fertile pour le communisme et décide de lancer le plan Marshall, un programme d'aide économique massive pour reconstruire l'Europe. Le plan Marshall est également une arme politique destinée à déstabiliser Staline, car l'aide est offerte à tous les pays européens, y compris ceux de l'Est, mais Staline refuse l'offre et contraint ses satellites à faire de même.

Berlin et la création de la CIA

Berlin devient un point de friction entre les Occidentaux et les Soviétiques. La ville est située en zone d'occupation soviétique, mais divisée entre les quatre puissances alliées. Les Soviétiques veulent des réparations de guerre, tandis que les Américains veulent reconstruire. Pour obtenir des informations sur les intentions de Staline, Truman crée la CIA et recrute des espions, y compris d'anciens nazis, pour lutter contre le communisme.

Le blocus de Berlin et le pont aérien

En 1948, les Occidentaux créent une nouvelle monnaie, le Deutsche Mark, dans leur zone d'occupation à Berlin, ce qui provoque la colère de Staline. Le 24 juin 1948, Staline bloque toutes les voies d'approvisionnement de Berlin-Ouest, piégeant deux millions et demi de personnes. Truman choisit de ravitailler Berlin par les airs, lançant un pont aérien massif. Pendant un an, les Berlinois vivent au rythme des avions qui se relaient jour et nuit pour apporter vivres et matériel. En mai 1949, Staline lève le blocus, reconnaissant sa défaite.

La bombe atomique soviétique et la guerre de Corée

Quinze jours après la levée du blocus, les Occidentaux créent la République fédérale d'Allemagne, tandis que les Soviétiques ripostent avec la République démocratique d'Allemagne. En août 1949, les Soviétiques font exploser leur propre bombe atomique, mettant fin au monopole américain et instaurant l'équilibre de la terreur. En 1950, la guerre de Corée éclate, un conflit par procuration entre les États-Unis et l'Union soviétique. Truman décide d'intervenir en Corée pour empêcher la propagation du communisme.

La mort de Staline et la fin de la guerre de Corée

En mars 1953, Staline meurt après une longue agonie. Sa mort suscite des réactions mitigées, mais laisse un sentiment d'incertitude quant à l'avenir. La guerre froide, initiée par Staline et Truman, continue de régir le monde.

La conférence de Yalta : Préparer la paix

En février 1945, Staline, Roosevelt et Churchill se réunissent à Yalta pour préparer la paix après la Seconde Guerre mondiale. La conférence vise à définir le sort de l'Allemagne vaincue, de la Pologne, de l'ONU et de la guerre contre le Japon. Les intérêts et les idéologies des trois dirigeants divergent, ce qui rend les négociations difficiles.

Voyage à Yalta et accueil

Roosevelt et Churchill arrivent à Yalta après un long et difficile voyage. Staline ne vient pas les accueillir à l'aéroport, ce qui est perçu comme une manière de jouer le rapport de force. Le trajet jusqu'à Yalta révèle la dévastation de la Crimée, ce qui permet à Staline de culpabiliser ses interlocuteurs.

Premières négociations et stratégies

Les négociations commencent avec une visite de courtoisie de Staline à ses hôtes. Staline propose que Roosevelt préside les séances plénières, ce qui est perçu comme une manière de le flatter tout en le réduisant à un rôle de maître de cérémonie. Lors du premier dîner, Staline impressionne ses hôtes par sa magnificence et son abondance de nourriture et d'alcool.

La question allemande et les réparations

La question de l'Allemagne est au centre des débats. Churchill réclame une quatrième zone d'occupation pour la France, ce que Staline accepte à contrecœur. Staline exige des réparations massives de la part de l'Allemagne, ce qui effraie Roosevelt et Churchill. Staline se braque et accuse ses alliés de ne pas vouloir la reconstruction de l'URSS.

Le dossier polonais : Un enjeu majeur

Le dossier polonais est le plus épineux de la conférence. Staline veut que la Pologne devienne un pays ami, tandis que Churchill veut qu'elle soit libre et indépendante. Roosevelt est sensible à l'opinion des citoyens américains d'origine polonaise. Les Alliés ne parviennent pas à s'entendre sur la composition du gouvernement polonais.

Espionnage et compromis sur la Pologne

Staline fait espionner ses alliés et connaît leurs stratégies. Churchill est prêt à lâcher du lest sur la Pologne pour obtenir les mains libres en Grèce. Les Occidentaux finissent par reconnaître le gouvernement communiste de Lublin en échange de la promesse d'élections libres en Pologne après la guerre.

Le Japon et l'ONU : Les priorités de Roosevelt

Roosevelt a absolument besoin de l'appui de Staline pour la guerre contre le Japon. En échange de la chair à canon soviétique, Staline réclame des territoires. Roosevelt sacrifie les Chinois et accepte les demandes de Staline. Roosevelt obtient également l'accord de principe de Staline pour participer à l'ONU.

Bilan de Yalta et trahison des accords

À Yalta, chacun des trois grands a obtenu ce qui lui importait le plus. Staline est le grand gagnant de la conférence. Cependant, les accords de Yalta sont précaires et reposent sur l'entente fragile entre trois personnalités d'exception. À peine trois semaines après la fin de la conférence, Staline viole les accords de Yalta et installe des régimes communistes en Europe de l'Est. Roosevelt, déçu, s'éteint peu après. La guerre froide est en marche.

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0:06 Vendredi 13 avril 1945, l'Amérique est pétrifiée. Franklin Roosevelt, le président des États-Unis, vient de mourir alors que la Deuxième Guerre mondiale n'est toujours pas terminée. Roosevelt était le grand artisan de la paix. Plus que nul autre, il incarnait l'espoir de voir se reconstruire le monde sur des bases meilleures. Alors que la foule regarde en silence passer le cortège funèbre,

0:53 la planète entière se pose une question. Sans Roosevelt, Occidentaux et Soviétiques parviendront-ils à s'entendre ? Et à construire une paix durable ? 12 avril 1945, Washington, à la Maison Blanche. Trois heures après la mort de Roosevelt, Harry Truman devient le nouveau président des États-Unis. Il fait son entrée en scène dans un monde en plein chaos.

1:41 En ce mois d'avril 1945, l'Amérique est toujours en guerre contre Hitler et contre les Japonais. Pour ne rien simplifier, cela fait à peine trois mois que Truman est vice-président. Et rien ne le prédestinait vraiment à devenir le nouveau président des États-Unis. C'est un ancien vendeur de chemises et de cravates du Missouri. Il s'est lancé dans la politique sur le tard et a été élu sénateur pour la la première fois dix ans auparavant. Si Roosevelt l'a choisi comme vice-président,

2:27 ce n'est pas pour ses compétences. Il l'a pris pour des considérations totalement électorales, tout en pensant qu'il était nul, ce qui se fait beaucoup aux États-Unis. Quand on choisit le vice-président, ce n'est pas forcément pour son intelligence, parce que c'est souvent lui qui va amener des votes des endroits dont on a besoin. En l'espace d'une journée, l'ancien commerçant du Missouri se retrouve donc propulsé à la tête de la première puissance mondiale. Lui-même est sidéré et ne s'en cache pas. À la une de la presse, des journalistes racontent ce que Truman leur a confié. Les gars, si vous priez, priez pour moi. Je ne sais pas si une botte de foin vous est déjà tombée dessus, mais quand on m'a dit ce qui était arrivé hier,

3:14 j'ai eu l'impression que la lune, les étoiles et toutes les planètes m'étaient tombé dessus. Aujourd'hui encore, le petit-fils du président Truman, se souvient que son grand-père n'a jamais cherché à faire semblant d'être l'homme de la situation. Il n'était pas préparé à tout ça. Il disait " il doit y avoir un million de personnes plus qualifiées que moi pour exercer cette fonction. C'est sur moi que c'est tombé, alors je vais faire tout ce qu'il faut pour être à la hauteur". C'était le genre d'homme auquel on donnait un boulot et qui le faisait. La tâche s'annonce rude. Il faut reconstruire le monde de demain et lui donner des bases solides.

4:01 Mais Truman n'a aucune connaissance en politique internationale. Durant les trois mois de sa vice-présidence, Roosevelt ne l'a rencontré que deux fois en tête à tête. Truman n'a été mis au courant de rien. Je trouve que mon grand-père a eu tort de ne pas l'intégrer un peu plus. Il était parfaitement conscient de la dégradation de ses forces, mais je crois qu'il n'avait plus assez d'énergie pour associer Truman à ses décisions et passer le relais. Deux mois avant de mourir,

4:47 Roosevelt avait rencontré Staline et Churchill à Yalta. C'est là, en Crimée, que les trois grands avaient jeté les bases de la future paix. Les accords scellés étaient complexes et plein d'ambiguïtés. Chacun des alliés ayant joué sa propre partie. De toutes ces discussions, Truman a été tenu à l'écart. Il doit se mettre à jour sur tous les dossiers. C'est un pragmatique et un gros travailleur. Alors il enchaîne les briefings avec ses conseillers. Ce travail acharné suffira-t-il ? Le petit marchand de cravates du Missouri parviendra-t-il à faire le poids face au redoutable Staline ?

5:41 Un mois après l'arrivée de Truman à la tète de la Maison Blanche, les Alliés gagnent la guerre en Europe. Sur tout le continent, les peuples exultent. À Londres, devant Buckingham Palace, une marée humaine est venue acclamer Winston Churchill. Le Premier ministre britannique est célébré en héros. Pourtant malgré ce moment d'euphorie, Churchill a les traits tirés. Le sourire à ses lèvres a quelque chose de forcé. Dans ses mémoires, il écrit :

6:27 Las, épuisé, appauvri mais toujours intrépide et désormais triomphant. Nous connûmes un moment qui touchait au sublime. Pourtant, peu de cœurs devaient être plus dévorés d'inquiétude que le mien. Que peut-il y avoir d'aussi grave pour tenir un tel moment ? Le problème pour Churchill s'appelle Staline. Maintenant que la guerre est gagnée en Europe, le Britannique est persuadé que Staline va en profiter pour instaurer des régimes communistes partout où il le pourra. Déjà, contrairement aux engagements pris à Yalta, le leader soviétique a installé un régime communiste en Roumanie. En Pologne, six ministres non-communistes sont bien entrés au gouvernement,

7:13 mais ils ont chaque jour un peu moins de pouvoir. Staline voulait que toute l'Europe devienne communiste. C'était par idéologie, mais c'était aussi parce que c'était un homme avec une mentalité d'empereur, un dictateur avec une mentalité d'empereur. Le Premier ministre britannique tente alors de mettre Truman en garde. Le tout nouveau président américain ne veut rien savoir. Pour l'heure, Truman s'est fixé comme cap de respecter les engagements pris par Roosevelt. Il n'est pas disposé à entendre quoi que ce soit contre son allié communiste. Churchill n'a plus qu'à espérer que Truman ouvre les yeux par lui-même.

7:59 L'occasion va bientôt lui en être donnée. 16 juillet 1945, aéroport de Berlin. L'avion du Président américain vient tout juste d'atterrir. Truman se rend en Europe pour participer à une conférence de paix. À cette occasion, il va enfin rencontrer ses alliés et se faire sa propre idée sur eux. Les discussions doivent avoir lieu à Potsdam, à quelques kilomètres de Berlin.

8:49 Pour s'y rendre, Truman traverse l'ex-capitale du Reich. Berlin n'est plus qu'un champ de ruines. Seuls quelques rares passants errent, hagards. Ce spectacle de désolation bouleverse Truman et le poussera à vouloir aider l'Allemagne à se relever. Le soir, dans son journal, il écrit : Jamais je n'avais vu un spectacle plus désolant ni plus affligeant. Nous avons vu des vieillards, des vieilles femmes, des jeunes femmes emportant vers nulle part

9:35 ce qu'ils pouvaient et ce qu'il restait de leurs biens. La conférence s'ouvre le lendemain, le 17 juillet. Ici, au château de Cecilienhof, c'est l'unique fois où Staline, Truman et Churchill se rencontreront tous ensemble. Comme Truman s'y attendait, Churchill, lui, semble charmant. Quant à Staline, ses conseillers ne cessent de lui répéter qu'on peut lui faire confiance. Pourtant, très vite, le nouveau président prend la mesure de l'homme avec lequel il va devoir négocier. Je peux traiter avec Staline.

10:21 Il est honnête mais malin comme le diable. De son côté, Staline, ne se méfie aucunement de Truman. Pour lui, il reste un petit boutiquier du Missouri. Staline a peu de renseignements sur lui car, comme il ne jouait aucun rôle, ses espions ne lui ont pas vraiment parlé de lui et ce qui lui en avait dit lui avait laissé prévoir que c'était quelqu'un de pas important, de mou et qu'on allait pouvoir lui faire accepter n'importe quoi. Or, quand Truman dit non, c'est non. Car contre toute attente, malgré son peu d'expérience, le président américain sait se montrer ferme. Il n'est nullement impressionné par Staline.

11:08 Question de caractère sans doute, mais pas seulement. Truman se sent en position de force car il attend une information qui pourrait faire de lui l'homme le plus puissant de la planète. Au même instant, aux États-Unis, un événement ultrasecret est en préparation. Alors qu'il négocie, le président américain attend des nouvelles avec impatience. Au deuxième jour des négociations, enfin, il reçoit un télégramme en langage codé. Le docteur vient de revenir enthousiaste et confiant sur le fait que le petit garçon est aussi costaud que son grand frère. La lumière dans ses yeux est visible d'ici à High Hold

11:54 et j'aurais pu entendre ses cris d'ici à ma ferme. Ce petit garçon en question, Little Boy, c'est la bombe atomique. Depuis quatre ans, dans le plus grand secret, les meilleurs savants de la planète, travaillent à mettre au point ce qui semble être l'arme absolue. Nom de code de l'opération : Trinity. Le premier essai atomique de l'histoire est un succès total. La puissance de l'explosion est équivalente à 21 kilotonnes de TNT.

12:41 Jamais un tel pouvoir de dévastation n'a été atteint. Une seule arme a désormais le pouvoir d'anéantir l'humanité toute entière. Après quelques hésitations, Truman finit par prévenir Staline. C'est une mauvaise nouvelle, bien entendu. Ca veut dire que désormais, l'Union soviétique va se trouver en situation d'infériorité. Tout le monde guettait la réaction de Staline. Et Staline, qui est un très bon comédien, dit : "ah bon, vous avez une bombe puissante ?" "Je vous félicite et j'espère que vous l'utiliserez contre le Japon". Staline était-il vraiment dans l'ignorance ?

13:28 Malgré les mesures de protection drastiques prises par les Américains, les Russes sont parvenus à introduire des espions sur la base de Los Alamos où s'élabore la bombe atomique. Parmi eux, Klaus Fuchs. Ce physicien allemand a fui le nazisme. Fuchs est aussi un espion à la solde des Soviétiques, car c'est un communiste convaincu. Depuis deux ans, le scientifique livre aux Russes tous les plans de la bombe américaine. Grâce à ces renseignements, les Soviétiques ont commencé à développer leur propre arme nucléaire. Malgré cela, le 24 juillet, lorsque Staline apprend que la bombe américaine est désormais au point,

14:14 il devient nerveux. Staline ne déteste rien tant que se sentir vulnérable. Il a convoqué les gens qui se trouvaient à Potsdam, et il a demandé de transmettre aux scientifiques et à tous ceux qui travaillaient sur le projet atomique, qu'il voulait qu'on accélère au maximum la création de la bombe atomique soviétique. Cette bombe va devenir une obsession pour Staline. Tant qu'il n'aura pas sa propre arme atomique, le généralissime ne se sentira pas en confiance face aux Américains. Les relations avec Truman vont alors commencer à se gripper.

15:05 Potsdam va aussi être le théâtre d'une autre déflagration. Au beau milieu de la conférence, Churchill quitte la table des négociations pour se rendre à Londres où il doit attendre le résultat des élections. En démocrate convaincu, le Premier ministre britannique a remis son mandat en jeu. Depuis des semaines, alors qu'il est en campagne, il est acclamé dans toute l'Angleterre. Mais au matin des élections, à l'aube, le Britannique a un mauvais pressentiment. Je me réveillais soudain comme si l'on m'avait planté un couteau de poignard et j'ai ressenti une douleur presque physique. Le pouvoir de façonner le futur me serait refusé. L'intuition de Churchill était la bonne.

15:51 À la stupéfaction générale, il n'est pas réélu. Au héros de la guerre, les Britanniques préfèrent un homme neuf. Le leader travailliste Clement Attlee. Au lendemain de sa victoire, Attlee se glisse dans le fauteuil, encore chaud, de Churchill. Autour de la table, chacun a l'impression d'une erreur de casting. Clement Attlee, c'est quelqu'un qui a l'air vraiment insignifiant. Churchill disait " un mouton déguisé en mouton ". Ou bien une voiture vide s'arrête devant Downing Street et le major Attlee en descend. Un homme modeste et qui a de bonnes raisons de l'être etc. Et là, Staline est totalement déconcerté

16:38 parce qu'il était convaincu que Churchill avait fait tout ce qu'il fallait pour truquer les élections. Parce que pour Staline, c'est ce que fait tout politicien qui est digne de son poste. Face à un Attlee un peu perdu et un peu gauche, Staline prend les choses en main. Il est le dernier des trois géants de Yalta. Désormais, avec Attlee, la Grande-Bretagne est sur le banc de touche. Le monde ne compte plus que deux superpuissances les États-Unis et l'Union soviétique. Truman et Staline se retrouvent face à face. Très vite, les désaccords qui existent entre les deux hommes vont se durcir et se transformer en de vraies oppositions.

17:32 Cinq jours après Potsdam, Truman prend une décision qui sera lourde de conséquences. Les États-Unis vont utiliser la bombe atomique contre le Japon. La tension avec Staline va aussitôt monter d'un cran. 6 août 1945, aux premières heures du matin, le bombardier américain Enola Gay s'envole vers l'archipel nippon. À 8 h 15, Little Boy est largué sur Hiroshima.

18:21 Un gigantesque champignon atomique s'élève au-dessus de la ville. La température au sol atteint 4 000 degrés. 70 000 personnes sont tuées sur le coup. La ville n'est plus qu'un désert de cendres et de poussière. Trois jours plus tard, le 9 août, c'est au tour de Nagasaki d'être bombardé. Le monde entier est sous le choc. Pour Staline, la bombe atomique est une provocation. Il est persuadé que Truman cherche à l'impressionner.

19:08 Il ne comprend pas que l'Amérique ait largué ses bombes alors que le 8 août, comme elle s'y était engagée, l'Union soviétique était entrée en guerre contre le Japon aux côtés des États-Unis. Pour nous, le message envoyé par les États-Unis était clairement que l'utilisation de la bombe atomique contre le Japon n'avait pas pour but de remporter une victoire rapide contre les Japonais, mais de faire peur à l'Union soviétique afin de pouvoir dicter les conditions américaines. À l'évidence, Truman a voulu terminer la guerre au plus vite et épargner des vies américaines. Mais c'est aussi clairement un message envoyé à Staline. Car Truman entend bien lui faire savoir que désormais, il est le maître du jeu.

20:02 Dès lors, Staline veut savoir de quelle marge de manœuvre il dispose face à Truman, alors il va le tester. À Yalta, Staline s'était vu promettre des territoires en échange de son entrée en guerre contre le Japon. L'île de Sakhaline, les Kouriles, d'Irène et Port Arthur, et une ligne de chemin de fer en Mandchourie. Mais Staline demande désormais, en plus, à occuper l'île d'Hokkaido. Dans un télégramme envoyé à Truman, le généralissime explique. " L'opinion publique russe apprécierait que nos troupes " " reçoivent une zone d'occupation dans une partie de l'archipel ". " Elle serait gravement offensée dans le cas contraire ". " J'espère que mes modestes requêtes seront satisfaites ".

20:48 Puis il se ravise et rajoute de façon manuscrite. " Ne rencontreront pas d'objection ". Le président américain est ulcéré. Sa réponse est sans détour. C'est non. Un point c'est tout. Grand-père attendait des gens qu'ils soient droits et honnêtes. Il était comme ça et attendait en retour que les gens soient loyaux et francs avec lui. Quand il a découvert que ce n'était pas le cas et que Staline cherchait à profiter de lui, il a commencé à négocier avec lui d'une manière beaucoup plus rude. Staline aussi a décidé de passer à la vitesse supérieure. Il va pousser son avantage en Europe.

21:34 Élections truquées, coups de force. Partout où il le peut, Staline impose des régimes communistes. La Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et la Bulgarie sont en passe de tomber dans l'escarcelle soviétique. Cette stalinisation rampante de l'Europe inquiète Truman. Mais le président américain est encore hésitant sur la conduite à tenir. Le télégramme qui atterrit sur son bureau le 22 février 1946, va tout changer. Son auteur, George Kennan, un simple diplomate alors en poste à Moscou. Kennan a eu le temps d'observer le fonctionnement de Staline.

22:22 Il a compris qu'il voulait faire main basse sur l'Europe de l'Est et il a la conviction que la seule façon de l'en empêcher est de faire preuve de fermeté. Dans un long télégramme envoyé à Washington, il décrit le mode de fonctionnement soviétique. Le Kremlin a une attitude névrotique à l'égard des affaires du monde, qui lui vient de son instinct russe d'insécurité permanent. Les Russes sont imperméables à la logique de raison et très sensible à la logique de la force. Kennan explique qu'il est inutile de chercher à rassurer Staline De toute façon, Staline ne peut pas être rassuré, ne veut pas être rassuré puisque ça lui permet de justifier la dictature. Mais en revanche, soyons fermes face à Staline parce qu'il comprend le rapport de force et dès que les Occidentaux sont fermes,

23:11 Staline est prêt à se retirer. L'analyse de Kennan confirme tout ce que pressentait intuitivement le président américain. Dès lors, le changement de pied est total. Truman se sépare des anciens conseillers de Roosevelt, jugés trop mous à l'égard de l'Union soviétique, et promeut des hommes neufs. Dans la foulée, Kennan est appelé à la Maison Blanche en tant que conseiller spécial. Reste une difficulté pour Truman, faire comprendre à l'opinion publique américaine ce revirement. L'opération s'annonce délicate car aux yeux des Américains, Staline est le grand allié. Celui qui a permis de gagner la guerre contre Hitler.

23:58 La presse n'a eu de cesse de le présenter en héros. Ils ont subi quatre années de propagande de guerre qui leur montre Staline comme l'ami des petits enfants et le meilleur allié des États-Unis grâce auquel on va gagner la guerre. Cette propagande a parfaitement réussi. Staline est également très populaire aux États-Unis. Le président américain a alors une idée. Il va se servir de l'ancien Premier ministre britannique et le laisser annoncer lui-même la mauvaise nouvelle. Churchill jouit d'un prestige considérable. Personne n'osera mettre sa parole en doute.

24:46 Et puis, l'ancien Premier ministre britannique sera sûrement ravi de venir aux États-Unis. Depuis sa défaite aux élections, il traverse une période de dépression profonde. Ce 5 mars 1946, toute la petite ville de Fulton, dans le Missouri, a sorti les drapeaux pour accueillir l'ancien Premier ministre. Il fait un soleil radieux. Truman, qui accueille Churchill dans son fief, est tout sourire. Le président américain sait que le Britannique s'apprête à lâcher une bombe, mais il se gardera bien de dire qu'il était au courant. Quelques minutes plus tard, à l'université de Fulton,

25:33 Churchill prononce un discours qui va tétaniser l'assistance et secouer le monde entier. From stettin in the Baltic to Trieste in the Adriatique an iron curtain has fallen on the continent. Le discours du rideau de fer provoque un tollé Les Américains sont choqués. Staline, leur grand ami. C'était stratégiquement assez habile de la part de Truman de laisser Churchill prendre la parole et d'employer cette expression de rideau de fer, parce que ça montrait aussi à l'opinion américaine et à l'opinion mondiale que ce revirement de la politique américaine n'était pas uniquement le fait de Truman ou de quelques conseillers isolés,

26:22 mais qu'une personnalité aussi importante que Churchill allait dans le sens du président américain. Bientôt, les Américains qui admiraient Staline vont le considérer comme un dangereux tyran. En URSS, le discours de Fulton passe pour un coup de poignard dans le dos. Staline est furieux. Les intellectuels et les proches du Kremlin sont vent debout contre Churchill. Churchill était l'ennemi juré de notre pays. Il était le leader le plus antisoviétique de l'Ouest du monde. Il a passé toute sa vie à faire des mauvais coups à l'Union soviétique.

27:15 Désormais, les pays européens sont contraints de choisir leur camp, celui du communisme ou du capitalisme. Dans cette course pour se partager le monde, Staline a une longueur d'avance. Il a déjà mis la main sur les pays d'Europe de l'Est et gagne du terrain à l'Ouest. En France et en Italie, des ministres communistes ont fait leur entrée au gouvernement. Jusqu'où Staline va-t-il étendre sa sphère d'influence ? La France révolutionnaire de 1792. La question hante Truman et le président américain a bien compris que dans ce bras de fer qui l'oppose aux Soviétiques, il avait contre lui un adversaire de poids qui est la pauvreté.

28:07 Près de deux ans après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l'Europe ne s'est toujours pas relevée. Le Vieux Continent est au bord du chaos. Truman a parfaitement conscience que cette misère fait le lit du communisme. Mais avant d'agir, il a besoin d'avoir une vue claire de la situation. Au début de l'année 1947, Truman dépêche en Europe Mike Mansfield. Ce sénateur du Montana a pour mission d'évaluer la situation. Son rapport est effrayant. Dans tous les pays visités, il y a des cas évidents de malnutrition, de tuberculose et de maladies. En Italie, la majorité de la population subsiste grâce à des rations quotidiennes de pain

28:52 allant de 75 à 125 grammes. Elle ne mange pratiquement rien d'autre. À la lecture de ce rapport, Truman acquiert une conviction. S'il ne vient pas en aide aux Européens, il laissera le champ libre à Staline sur le continent. Truman décide alors d'un plan de sauvetage de l'Europe confié au général George Marshall, le nouveau secrétaire d'État américain. Matières premières, machines-outils, des tonnes de matériel sont acheminées de l'autre côté de l'Atlantique. Derrière son aspect généreux, le plan Marshall est aussi vital pour les États-Unis, qui ont besoin de relancer leur économie.

29:38 C'était aussi une manière de redonner vigueur au commerce américain. Car vous ne pouvez pas être riche tout seul dans le monde, il faut que vous ayez des partenaires qui sont riches. Par conséquent, si les États-Unis, qui avaient tiré profit de la guerre, ne pouvaient pas commercer avec d'autres pays parce que les autres pays n'avaient pas les moyens d'acheter, ça voulait dire que la richesse des États-Unis déclinerait. Le Plan Marshall est également une arme politique destinée à déstabiliser Staline, car l'aide américaine est offerte à tous les pays européens, y compris les pays de l'Est. Et bien sûr,

30:23 les pays de l'Est qui sont sous la tutelle de l'Union soviétique en ont aussi beaucoup besoin. La Tchécoslovaquie, la Pologne, à qui le plan Marshall est proposé. Mais qu'est ce qui va l'emporter ? C'est la méfiance idéologique. Le plan Marshall était perçu comme le plan d'asservissement de l'Europe de l'Ouest par les impérialistes américains. Tout ça était inacceptable pour Staline. Les pays de l'Est tentés par l'aide américaine sont sommés de rentrer dans le rang. Seize pays au total entrent dans le plan Marshall. Tous à l'Ouest. La France, le Royaume-Uni et l'Italie sont les plus gros bénéficiaires.

31:10 Au milieu de l'année 1947, le rideau de fer de Churchill est devenu une réalité Une ville va faire les frais des nouveaux rapports de forces entre Occidentaux et Soviétiques. Berlin. La capitale allemande est située en plein cœur de la zone d'occupation soviétique. Mais la ville elle-même est occupée par les quatre puissances alliées, États-Unis, Grande-Bretagne, France et URSS.

31:56 Ensemble, toutes doivent remettre l'Allemagne sur pied. Mais les alliés ne sont pas d'accord sur la marche à suivre. La priorité pour les Soviétiques est d'obtenir leurs réparations de guerre, car l'URSS est ruinée. Comme prévu par les accords de paix, les Russes se dédommagent en nature et démantèlent l'industrie allemande. Des usines entières sont dépecées et amenées en Union soviétique pour être remontées. En face, les Américains, eux, reconstruisent. Comme ils l'avaient promis avec le plan Marshall, les Américains ont donné à l'Allemagne 16 milliards de dollars. Nous de notre côté, nous n'avons rien donné,

32:43 mais nous n'étions pas en mesure de donner quoi que ce soit. Nous ne pouvions pas rivaliser. À l'ouest, la vie reprend progressivement tandis que le secteur Est de Berlin reste à l'abandon. Les Américains voudraient aller plus loin et entreprendre de vastes réformes afin de relancer l'économie allemande. Staline s'y oppose. Il veut maintenir un statu quo. Ce que Staline veut, c'est, qu'il y ait un niveau de misère comparable des deux cotés de Berlin et que les Berlinois de l'Ouest isolés, finissent par tomber sous l'influence des Allemands de l'Est.

33:30 Cette enclave capitaliste au milieu d'une mer communiste, qu'est l'Allemagne de l'Est, ce n'est pas supportable. Pour sortir de l'impasse, les Occidentaux ne voient qu'une solution : fusionner leurs zones. Voilà qui provoquera, à n'en pas douter, la colère de Staline. Jusqu'à quel point ? Le généralissime pourrait-il déclencher une guerre ? Avant d'agir, les Occidentaux ont besoin d'informations. Et pour cela, il n'existe qu'un seul moyen, l'espionnage. Seulement, en ce début de guerre froide, les services secrets américains sont, pour ainsi dire, inexistants. Il est, d'ailleurs, intéressant de noter que pendant la Seconde Guerre mondiale,

34:16 en 1942, l'administration Roosevelt a créé un service de renseignement qui est l'OSS, et que ce service de renseignement cesse son activité à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945. Donc entre 1945 et 1947, les États-Unis n'ont pas de service de renseignement en tant que tel. À l'été 1947, Truman décide donc de créer une nouvelle agence de renseignement qui, bientôt, sera connue dans le monde entier : la CIA. Henry Hillenkoetter, un ancien amiral est nommé à sa tête. Hillenkoetter a la lourde tâche de recruter et de former des espions en toute hâte. Le problème, c'est qu'il faut trouver des espions parlant russe

35:02 et à part les Russes eux-mêmes, il n'y a pas grand monde. Pour cet ancien agent des services secrets britanniques, cela posait de graves difficultés. Le problème, c'était de savoir jusqu'où on pouvait faire confiance à quelqu'un qui était russe de naissance dans le cas de secrets importants. parce qu'on n'avait jamais la garantie que dans le même temps, il ne travaillerait pas aussi en même temps pour les Russes. Hillenkoetter part alors au plus pressé. En pragmatique, c'est chez les ennemis d'il y a quelques mois qu'il va recruter ses espions. Reinhardt Gehlen, un ancien nazi ex-chef des renseignements à l'Est dans la Wehrmacht,

35:48 est recyclé par la CIA. Gehlen connaît très bien le monde communiste. Il va devenir le cerveau de l'espionnage américain en Allemagne. Par son entremise, des centaines d'anciens nazis entrent à la CIA. Les Américains n'ont pas le moindre état d'âme. La seule chose qui compte pour Truman, c'est de barrer la route à Staline. Le ciel a changé. La guerre froide, l'ennemi, ce n'était pas l'Allemagne, c'est l'Union soviétique, limite, prendre les gens qui sont extrêmement anticommunistes. Bien sûr, les anciens nazis sont forcément très très anticommunistes. Donc là, on est dans la realpolitik complète.

36:39 Face à la CIA, les services secrets russes du GRU et du KGB sont également très actifs. Ils ont une longueur d'avance car leurs services de renseignement existent depuis la Première Guerre mondiale. Berlin va devenir la capitale de l'espionnage. Dans la rue, dans les administrations, dans l'armée, partout, se cachent des espions. Tous, quels que soient leur camp, ont le même objectif qui est de déchiffrer les plans de l'adversaire pour le prendre de vitesse. L'espionnage, c'était un nouveau style de guerre dans lequel on n'avait pas besoin de pistolet.

37:30 On pénétrait au cœur du système de pensée de l'ennemi. Comme Truman le leur avait demandé, Gehlen et ses hommes cherchent à savoir quelle serait la réaction de Staline si les Occidentaux fusionnaient leur zone à Berlin. À la fin du printemps 1948, les espions allemands pensent enfin avoir la réponse. Le 9 juin, Hillenkoetter prévient alors Truman par télégramme. D'après le patron de la CIA, si les Occidentaux regroupaient leur zone d'occupation, voila comment Staline réagirait.

38:16 L'URSS fera probablement en sorte de mettre des bâtons dans les roues des Occidentaux à Berlin et partout ailleurs où elle le pourra en Allemagne, mais sans recourir à la force. C'est le feu vert que les Occidentaux attendaient. Quatre jours après le télégramme d'Hillenkoetter, Américains, Britanniques et Français créent une nouvelle monnaie dans leur zone, le Deutsche Mark. Pour Staline, cette monnaie, symbole du capitalisme, est une provocation. Il doit marquer le coup. Comme les espions allemands l'avaient anticipé, le généralissime décide alors de représailles économiques.

39:03 Le 24 juin 1948, il fait couper toutes les voies d'approvisionnement de Berlin-Ouest. Les routes qui relient l'Allemagne de l'Ouest à Berlin-Ouest sont bloquées. Deux millions et demi de Berlinois sont pris au piège. Sans vivres, ils ne pourront pas tenir longtemps. À Washington, une partie de son état major pousse Truman à réagir par la force. Le président américain choisit une autre option. Ravitailler Berlin par les airs. Il ne voulait pas déclencher une autre guerre avec les Soviétiques. C'était même la dernière chose qu'il voulait. Mais il ne voulait pas non plus apparaître faible

39:50 et montrer que nous ne réagissions pas. Car si vous laissiez les Soviétiques bloquer Berlin ensuite, ils feraient la même chose ailleurs. Je ne crois pas que l'idée du pont aérien ait été la sienne, mais il l'a acceptée car elle avait du sens. Quatre jours après le début du blocus, d'énormes avions cargos américains et britanniques survolent Berlin. Dans leurs entrailles, des tonnes de vivres et de matériel et les fameux CARE package. Ces paquets, conditionnés par l'ONG américaine CARE, contiennent tout ce qu'il faut pour survivre. Bacon, margarine, œufs en poudre, chocolat.

40:37 Le goût de l'Amérique. Ce que Staline n'avait pas du tout imaginé, c'est que les Américains, les Anglais et les Français réunis avaient les moyens de maintenir pendant 11 mois un approvisionnement de Berlin-Ouest au rythme de 6 000 tonnes par jour. C'est-à-dire que chaque jour, sur les trois aérodromes de Berlin, il y a un avion qui atterrit toutes les 30 secondes. Durant un an, les Berlinois vont vivre au rythme des avions qui se relaient jour et nuit au-dessus de leurs têtes. Malgré l'aide américaine, le quotidien reste difficile.

41:26 Pour tenir le coup, chacun se débrouille. On voit apparaître des semeurs en pleine ville. Les légumes, bientôt, poussent au milieu du bitume. Pour se chauffer aussi, c'est le système D. Les américains n'envoient pas suffisamment de charbon, alors les Berlinois prennent le bois là ou il le trouve. Les arbres sont déracinés. Plus aucun banc dans la ville n'a encore de planches. Sur les marchés, on échange tout ce qui est possible. Manteaux sacs chaussures. Les Berlinois manquent de tout, mais ils tiennent bon.

42:17 Les Américains, eux aussi, sont déterminés à tenir coûte que coûte. Et comme Gehlen l'avait prévu, Staline ne donne pas l'ordre d'abattre les avions américains. Il n'était pas prêt à faire la guerre car les Américains avaient la bombe atomique. L'Union soviétique ne pouvait pas supporter une nouvelle guerre alors que nous avions déjà eu plus de 20 millions de morts lors de la Seconde Guerre mondiale. Comprenant qu'il a perdu la partie de bras de fer, le 12 mai 1949, Staline lève le blocus. Partout dans Berlin-Ouest, c'est une explosion de joie. Pour le leader communiste, l'échec est cuisant.

43:05 Le petit boutiquier du Missouri a fait plier l'homme le plus craint de la planète. Dans ses mémoires, Truman se réjouit. Il sait que dans la course qui l'oppose à Staline, il vient de marquer un point décisif. Le blocus avait vivement retourné les Allemands contre le communisme. L'Allemagne, qui avait attendu passivement de voir vers qui elle jetterait son dévolu pour l'avenir, se tournait à présent vers la cause des nations occidentales. Ça fait exactement l'inverse de ce que voulait Staline qui voulait toujours semer la zizanie entre les alliés. Ça scelle la réconciliation et l'amitié entre le peuple allemand et les Américains, bien entendu.

43:51 Ils sont devenus extrêmement populaires. Ce sont les hommes qui ont permis la survie de Berlin-Ouest. Quinze jours après la levée du blocus, les Occidentaux créent la République fédérale d'Allemagne. Les Soviétiques ripostent avec la République démocratique d'Allemagne. Cette fois, les alliés d'hier sont officiellement devenus des ennemis. À la Maison Blanche, Kennan est terrifié. Visionnaire, il écrit: "En fin de compte, notre politique sur le continent nous emmène vers une situation où il n'y a que trois solutions : un effondrement soviétique, une désintégration de notre propre position ou une terrible guerre".

44:36 Cette menace d'une terrible guerre pèse chaque jour un peu plus sur le monde. Staline n'a pas digéré le camouflet du blocus. Il cherche à reprendre le dessus. À force d'efforts, il va, une nouvelle fois, parvenir à renverser la situation. Le 29 août 1949, à la stupeur des Occidentaux, les Russes font exploser une bombe atomique au Kazakhstan. Les informations de Fuchs et de ses camarades infiltrés à Los Alamos ont fini par porter leurs fruits. Les services de renseignement soviétiques nous ont aidés à accélérer la création de la bombe atomique en Union soviétique

45:22 et ils nous ont permis d'économiser beaucoup de moyens. Nos scientifiques pensent que les informations reçues par nos services secrets nous ont permis de raccourcir le temps de la création de la bombe de dix à cinq ans. Pour Truman, la surprise est grande. Jamais il n'aurait imaginé que les Soviétiques, ruinés par la guerre, mettent aussi peu de temps à élaborer l'arme nucléaire. Staline, lui, se sent à nouveau fort. L'Union soviétique est redevenue l'égale des États-Unis. Le monde entre dans l'équilibre de la terreur. Cette guerre froide,

46:09 Raymond Aron l'a très bien résumée en disant que c'est une guerre impossible, impossible parce qu'elle serait atomique, paix improbable. Guerre impossible, paix improbable. Les conflits, en effet, ne vont pas tarder à éclater. Mais ils resteront locaux et se feront par puissances interposées. Car jamais le sang entre Américains et Soviétiques ne devra couler. Au risque de provoquer un embrasement généralisé. C'est dans un petit pays, que bien peu de Russes et d'Américains seraient situés sur la carte, que le premier de ces conflits postdeuxième guerre mondiale va éclater.

46:58 La Corée. Depuis 1945, la Corée, qui appartenait au Japon, est occupée de part et d'autre du 38ème parallèle. Au sud, les Américains. Au nord, les Soviétiques. Depuis cette époque, Kim Il-sung, le leader nord coréen communiste, cherche à réunifier son pays. À plusieurs reprises, il a demandé de l'aide à Staline. Le soviétique a toujours refusé. Pourtant, ce 12 janvier 1950, le généralissime change d'avis. À cause d'une toute petite phrase prononcée par Dean Acheson, le secrétaire d'état américain,

47:43 Ce jour-là, dans son discours sur les ambitions militaires américaines, Acheson a écrit : " Notre périmètre défensif s'étend des îles Aléoutiennes au Japon ", " en passant par Ryukyu et les Philippines ". Il a oublié la Corée. C'est la bêtise à ne pas faire. Il y avait Taïwan, Tokyo, il y avait les Philippines, il y avait tout, mais il a oublié la Corée, ce n'est pas malin. C'est curieux pour quelqu'un d'aussi avisé que Dean Acheson. Enfin, il a fait la bourde et ça a été pris par Staline comme un encouragement. Et il s'est dit qu'après tout, les Américains sont peut-être redevenus mous. Staline donne alors son feu vert à Kim Il-sung pour passer à l'action.

48:28 Le 25 juin 1950, à 4 heures du matin, l'armée nord-coréenne franchit le 38ème parallèle. Truman, en week-end dans sa maison du Missouri, est aussitôt prévenu. Le président américain n'a alors pas l'ombre d'une hésitation. Il faut répondre par la force. Dans ses mémoires, il se souvient. Si un tel scénario n'était pas empêché en Corée, cela signifiait le début d'une troisième guerre mondiale. Car ce sont des incidents similaires qui avaient provoqué la Deuxième Guerre mondiale. Les Américains ne s'attendaient pas à une attaque en Corée.

49:14 Ils n'y ont pratiquement aucune troupe. Les Nord-coréens progressent avec une facilité déconcertante et s'emparent de Séoul en moins d'une semaine. Truman est extrêmement préoccupé. Comment tout cela va-t-il finir ? Le président écrit à sa femme. J'espère que je n'aurai pas à donner l'ordre de lâcher notre arme terrible. Truman n'aura pas besoin de se servir de la bombe atomique, car il peut compter sur un homme, le général MacArthur Grand héros de la guerre dans le Pacifique, il est chargé d'administrer le Japon. Il connaît bien l'Asie et c'est un tacticien hors pair.

50:00 En quelques mois, MacArthur parvient à reprendre l'avantage sur les communistes. En novembre 1950, les Américains ont presque entièrement envahi la Corée du Nord. Ils sont tout près de la frontière chinoise La Guerre froide menace alors de devenir très chaude car depuis 1949, la Chine voisine est devenue communiste. Mao dépêche alors 500 000 volontaires chinois pour porter secours à ses frères Nord-Coréens. Là aussi, on remarque, finalement, la prudence de Mao dans ce conflit. Qu'il ne souhaite pas intervenir en tant qu'État et qu'il utilise cet artifice des volontaires chinois pour, en quelque sorte, intervenir officieusement.

50:50 Il y a, certes, d'une façon empirique, non théorisée, une maîtrise de la guerre froide. Chacun avance, mais chacun fait en sorte que tout soit maîtrisé pour que la guerre froide ne devienne pas une guerre générale, mondiale et nucléaire Pour Truman, cette situation particulièrement tendue depuis des mois est épuisante psychologiquement. Dans son journal, il écrit : quel enfer d'être le président de la nation la plus puissante de la Terre ! Je préfèrerais être le premier dans mon village.

51:35 Le président américain n'appelle plus la Maison Blanche autrement que " la prison blanche ". En Corée, le conflit s'enlise et c'est un événement totalement inattendu qui va mettre fin à la guerre. Staline va disparaître. 1er mars 1953, Datcha de Kountsevo, dans les environs de Moscou. Staline vit désormais ici en reclus.

52:21 L'homme qui fait trembler la planète entière s'est enfermé dans un délire paranoïaque. Il a peur d'être assassiné. Ce soir-là, lorsque Staline se couche, il a beaucoup bu. Dans la nuit, il est victime d'une hémorragie cérébrale. Pendant dix heures, il agonise sans que personne n'ose pousser la porte de sa chambre. Chacun a bien trop peur des représailles possibles. Il a agonisé tout seul. Et tous ceux qui auraient pu le soigner, notamment son médecin, est en prison. Il aurait pu s'en remettre. Quand les vieux acolytes arrivent, les Khrouchtchev, les Beria, les Vorochilov, les Malenkov

53:09 et tous ces gens-là, ils n'osent rien faire. Car ça pourrait leur être reproché, ils font venir des médecins, mais les médecins ont peur. Ils n'osent même pas faire un diagnostic parce que le KGB est derrière eux. Et il leur dit : camarade fais attention à ce que tu écris et fais attention à ce que tu découvres. Faute de soins appropriés. Après quatre jours d'agonie, le 5 mars 1953, Joseph Staline s'éteint. Dès que la nouvelle a été connue, cinq millions de personnes affluent vers Moscou.

53:56 Tous veulent voir la dépouille de celui qui a eu droit de vie et de mort sur eux pendant un quart de siècle. Beaucoup de gens qui détestaient Staline ont dit : Dieu soit loué. Il a enfin crevé. Beaucoup d'autres voyaient en lui un genre de dieu et ils étaient abasourdis par le fait que leur dieu puisse être mortel. Le troisième sentiment qui dominait et qui valait pour tout le monde était "qu'est ce qui va arriver maintenant ?" Le monde entier est sous le choc. Alors que Molotov et les proches de Staline portent son cercueil,

54:41 chacun pense à la suite. À Moscou, Londres ou Washington, les peuples espèrent que la disparition du dictateur soviétique mettra un terme aux tensions. Les espérances seront vite déçues. Huit années de conflit permanent et larvées entre l'Amérique et l'Union soviétique ont à ce point façonné le monde, qu'il est impossible de faire subitement machine arrière. La guerre froide initiée par Staline et Truman continuera de régir le monde et de faire trembler les hommes pendant près de 40 ans.

56:08 Février 1945. Depuis six ans, l'Europe est un gigantesque champ de bataille. Des millions d'hommes sont morts. Mais cette fois, la certitude de vaincre l'Allemagne nazie est enfin là et les Alliés pensent déjà à l'avenir. Car c'est maintenant, tandis que les combats font encore rage, qu'il faut préparer la paix.

56:54 Staline, Roosevelt et Churchill vont donc décider de se réunir. Cette rencontre aura lieu dans une petite station balnéaire du sud de l'Union soviétique. C'est là, en Crimée, que les trois géants vont imaginer ensemble le monde de l'après-guerre lors de l'une des plus grandes conférences de tous les temps, la conférence de Yalta. De Yalta, l'histoire a retenu cette photo. Mais quel chemin parcouru pour en arriver là ? Pourquoi ces visages tendus chez Churchill, Roosevelt et Staline ?

57:40 Unis dans la guerre, les Alliés vont se révéler divisés et rivaux dans la paix. Pendant huit jours, du 4 au 11 février 1945, les trois grands vont se livrer une lutte sans merci, tant leurs intérêts et leurs idéologies les opposent. À Yalta, c'est la dernière fois qu'ils se verront tous ensemble. Chacun d'eux est alors à un moment crucial de son propre destin, tandis qu'avec cette conférence, le monde va bientôt sombrer dans de nouvelles ténèbres.

58:27 3 février 1945. Après sept heures de vol, des avions américains et britanniques, partis dans la nuit, atterrissent sur le sol gelé de l'aéroport de Saki, en Crimée. À sa descente de l'avion, Winston Churchill est ankylosé. Il a 39 de fièvre. Mais le Premier ministre britannique donne le change. Même malade, il est prêt à écrire une nouvelle page de l'histoire. Franklin Roosevelt, le président américain, lui aussi, est prêt, malgré une fatigue extrême. Sur la piste, diplomates et militaires se saluent. À Yalta, nombre d'entre eux vont tenir des journaux de bord.

59:15 Grâce à leurs confidences, nous savons ce qui s'est réellement passé pendant cette conférence. Leurs écrits racontent tout ce que l'histoire officielle ne mentionne pas. Staline n'a pas daigné venir accueillir ses hôtes à Saki. Son absence est déjà une manière de jouer le rapport de force. Les négociations ont bel et bien commencé. C'est donc Molotov, le fidèle bras droit du dirigeant soviétique, qui attend Roosevelt et Churchill au pied de l'avion. Rongé par la poliomyélite, Roosevelt ne peut plus marcher. À pied à ses côtés, Churchill semble en position d'infériorité.

1:00:05 L'étrangeté de cette scène n'échappe pas à Lord Moran, le médecin personnel de Churchill, qui s'offusque dans son journal. « Le Premier ministre suivait à pied, aux côtés du président, comme lorsque, dans ses dernières années, un intendant indien accompagnait la diligence de la reine Victoria. » Et ce n'est pas la dernière fois qu'en Crimée Churchill apparaîtra comme l'intendant de Roosevelt. Car déjà, alors que la guerre n'est toujours pas achevée, l'Empire britannique a perdu de sa superbe. Les États-Unis et l'Union soviétique sont les deux nouveaux géants du siècle. À Yalta, Churchill va devoir se battre pour exister.

1:01:03 Yalta est à 150 kilomètres de Saki. Il ne faut pas moins de cinq heures pour y parvenir, tant la route est mauvaise et sinueuse. Pour Roosevelt, une nouvelle épreuve commence. Il était paralysé. Pour voyager en automobile, il devait s'asseoir à l'arrière avec deux coussins derrière lui pour corseter son dos et soutenir ses jambes qui étaient devenues totalement inutiles. C'était véritablement un voyage très difficile. Alors que la guerre continue sur le continent européen, le parcours a été placé sous haute surveillance.

1:01:50 160 avions de combat sillonnent le ciel. Anna Boettiger, la fille de Roosevelt qui l'accompagne dans ce voyage, est stupéfaite de voir les moyens déployés par les Soviétiques. Dans son journal, elle écrit : « Tout au long de la route entre Saki et Yalta, des soldats avaient été postés tous les 300 mètres. À chaque fois qu'une voiture passait devant eux, ceux qui n'avaient pas de fusil nous adressaient un salut. Tous ces soldats russes, femmes comprises, étaient chics et droits. » Par la fenêtre, Roosevelt et Churchill découvrent un spectacle de désolation.

1:02:38 La Crimée a été reprise aux Allemands il y a un an à peine. Près de 20 millions de Russes ont perdu la vie. 70 000 villes et villages soviétiques ont été anéantis. L'URSS a été profondément meurtrie par la guerre. Et Staline a lui-même supervisé l'itinéraire de ses hôtes afin qu'aucune destruction ne leur échappe. Ça permettra à Staline, et ça, c'est bien sûr son habileté, d'une certaine manière, de culpabiliser ses deux interlocuteurs, Roosevelt en premier. Nous avons beaucoup de morts, sous entendu car vous n'êtes pas venus nous sauver.

1:03:32 Après cinq heures d'un interminable trajet, Roosevelt et Churchill arrivent enfin à Yalta en début de soirée. Roosevelt est épuisé. Pour lui, le voyage a commencé 12 jours auparavant, lorsqu'il a traversé l'Atlantique en bateau avant de prendre l'avion à Malte. Au total, le président américain a parcouru 8 500 kilomètres, Churchill 3 200, et Staline, venu en train, seulement 1 500. Comme si le nombre de kilomètres avait un sens et que Roosevelt était celui qui était prêt à faire le plus d'efforts, Staline le moins.

1:04:23 La baie de Yalta n'a rien perdu de son charme. Au XIXᵉ siècle, c'était une sorte de Riviera soviétique où tsars et aristocrates venaient en villégiature. Les participants à la conférence vont être accueillis dans des palais restés intacts aujourd'hui. Avant que les négociations ne s'ouvrent en février 1945, ils avaient été entièrement restaurés. En prévision de la conférence, il y a eu un réameublement très rapide de choses qui sont venues de Moscou par convois entiers

1:05:09 pour rendre un aspect hospitalier à tous ces palais qui avaient souffert d'un terrible défaut d'entretien depuis très longtemps. Staline a imposé le choix de Yalta. Il veut donc que ses hôtes n'aient pas à le regretter. Il va les recevoir avec magnificence. Il leur a réservé les deux plus belles villas. Le palais Livadia pour Roosevelt. C'est ici que se sont déroulées les négociations. Et la villa Vorontsov pour Churchill.

1:05:59 Ce soir-là, la nuit est claire sur Yalta. Chacun des trois grands prend des forces pour le marathon qui s'annonce. 4 février 1945. Premier jour des négociations. Avant que les débats ne commencent, Staline effectue une visite de courtoisie à ses hôtes. À Churchill d'abord. Les deux hommes ne se sont pas vus depuis quatre mois lors d'une rencontre à Moscou. Ils sont heureux de se retrouver et font le point sur la situation militaire.

1:06:49 Les retrouvailles avec Roosevelt sont, elles aussi, chaleureuses. Le Russe et l'Américain partagent un Martini, le péché mignon de Roosevelt. Et il manque le citron. Staline en prend note, et la fois d'après, effectivement, il fait amener un gigantesque citronnier. Ça les impressionne, parce que pour les Anglais comme pour les Américains, un citronnier entier, en pleine guerre, et au mois de février, c'est quelque chose de fabuleux. Ils sont donc littéralement éblouis. Et, en même temps, ça sert à montrer la puissance de Staline. Car sur le terrain, Staline est en position de force.

1:07:34 Depuis le printemps, le rouleau compresseur soviétique est en marche et l'Armée rouge reprend des territoires aux Allemands. Pour Staline, l'heure de monnayer son effort de guerre est venue. À 17h00, les négociations commencent enfin. Dans la salle de bal du Livadia, aménagée pour la conférence, tout est prêt. Ministres et diplomates discutent entre eux en attendant les trois grands. Churchill est le premier à arriver au Livadia avec sa fille Sarah. Le Premier ministre est de bonne humeur

1:08:19 et coiffé d'une toque russe pour faire honneur à son hôte. Il va mieux. Après une bonne nuit de sommeil, la fièvre est tombée. Staline arrive à sa suite. Devant les caméras, les deux hommes affichent leur complicité. Roosevelt, lui, s'est déjà installé à la table de négociation en toute discrétion. Le même manège se répétera les jours suivants. Il a interdit qu'on filme ses arrivées, jugées trop humiliantes. Il devait être transporté de sa chaise roulante jusqu'à une autre chaise. Ce qui n'est pas facile quand vous êtes paralysé à partir de la taille.

1:09:10 Les conseillers particuliers des trois grands prennent place autour d'eux. Car ils ne vont pas négocier seuls. Churchill est accompagné d'Anthony Eden, son ministre des Affaires étrangères, ainsi que du diplomate Alexander Cadogan, spécialiste de la Pologne. Roosevelt, lui, va s'appuyer sur Harry Hopkins, son bras droit et ami, l'homme en qui il a le plus confiance, mais aussi sur Edward Statinius, son ministre des Affaires étrangères. Staline a deux conseillers principaux : Viatcheslav Molotov, son ministre des Affaires étrangères, et le diplomate Ivan Maïsky.

1:09:58 Quatre gros dossiers sont sur la table : le sort de l'Allemagne vaincue, celui de la Pologne, l'ONU et la guerre contre le Japon. Sur tous ces dossiers, la position des différentes armées alliées va jouer un rôle déterminant. Depuis le mois de décembre, l'Armée rouge a libéré la Roumanie, la Bulgarie, la Hongrie et la Pologne. Les Russes ne sont plus qu'à 80 kilomètres de Berlin. Ralenties par une contre-offensive allemande, les troupes anglo-américaines, elles, n'ont toujours pas franchi le Rhin.

1:10:51 On peut dire que du point de vue militaire, les Soviétiques sont nettement en avance par rapport aux Occidentaux et, de ce point de vue-là, tiennent le haut du pavé, ce qui peut avoir des conséquences du point de vue diplomatique. En plus de cette asymétrie sur le terrain, il en existe une autre, idéologique. Churchill et Roosevelt sont deux capitalistes face à un communiste. Pourtant, ils ne vont pas nécessairement faire front commun contre Staline. Au contraire. Car en fait, les deux hommes sont assez éloignés idéologiquement l'un de l'autre. Roosevelt apprécie Churchill, parce que c'est le vieux cheval de guerre,

1:11:37 parce qu'il a tenu seul en Europe en 1940, et qu'il admire ce type qui est encore capable de performances extraordinaires, et, en même temps, un certain mépris, parce qu'il considère que c'est un vieux colonialiste antédiluvien, alors que lui considère qu'il a des idées modernes, notamment la décolonisation du monde. Roosevelt a besoin de Staline plus que de Churchill. Car au même moment dans le Pacifique, les Américains sont en guerre contre le Japon. Les combats sont d'une violence inouïe et les Japonais n'hésitent pas à envoyer des avions kamikazes sur l'ennemi plutôt que de se rendre.

1:12:25 Sans l'aide des Soviétiques, la guerre risque de s'éterniser. Roosevelt compte aussi sur Staline pour participer à la future Organisation des Nations Unies, qu'il veut mettre en place. Sans l'URSS, l'ONU ne sera qu'une coquille vide. Pour faire avancer son projet, Roosevelt est prêt à sacrifier Churchill. C'est un allié acquis qui n'a rien à lui apporter. Churchill le vit très mal. Il sait très bien que Staline va exploiter à mort toute divergence entre les Anglais et les Américains. Donc pour lui, c'est absolument désastreux.

1:13:12 Car le Premier ministre britannique soupçonne Staline de vouloir installer des régimes communistes dans tous les pays libérés par l'Armée rouge. Sans l'aide de Roosevelt, Churchill sait qu'il n'aura pas les moyens de l'en empêcher. Lors de cette première journée, seules les questions militaires sont abordées. Chacun s'observe. Dans le jeu tactique qui débute, Staline prend immédiatement la main. Il propose que Roosevelt préside les séances plénières. En le mettant comme président,

1:13:57 quelque part, on le flatte, mais aussi, on le réduit un peu à l'impuissance, parce qu'il va être obligé de servir un peu de maître de cérémonie. Et pendant ce temps-là, on pourra observer, on pourra réfléchir, on pourra négocier un peu derrière son dos. C'est très astucieux de la part de Staline. Cette première séance de négociations était un tour de chauffe. Rien d'important ne s'y décide, mais les Occidentaux ont compris qu'il ne serait pas facile de faire entendre leur voix face à Staline. Alors, dans la soirée, chacun affûte sa stratégie pour le lendemain. Churchill réfléchit seul et au calme,

1:14:42 admirant les peintures d'aristocrates britanniques que Staline a eu l'attention d'accrocher aux murs pour lui faire plaisir. Roosevelt, lui, élabore son plan de bataille en compagnie de Harry Hopkins. Deuxième jour. Churchill arrive à nouveau le premier, tandis que Staline se fait une fois de plus désirer. Cette fois, les choses sérieuses vont commencer. La question de l'Allemagne est en débat. Quel sort réserver à l'Allemagne une fois qu'elle aura perdu la guerre ?

1:15:29 Comment l'administrer ? Quelles réparations exiger ? Sur toutes ces questions, les Alliés ont des positions différentes. Les discussions débutent sur le problème de sa future occupation. Depuis 1944, il était prévu qu'une fois vaincu, le pays serait divisé et administré en trois zones : américaine, britannique et soviétique. Mais voilà que Churchill réclame une quatrième zone... pour la France. Il ne veut plus être seul contre ces deux géants qui en veulent un peu aux empires coloniaux. Il veut donc avoir cette complicité avec une autre puissance coloniale. Staline finalement, bon prince, va dire : les Français ne se sont pas vraiment battus pendant la guerre. On ne voit pas pourquoi.

1:16:14 Ils ont collaboré. Ils ont cédé très vite en 1940. Ils ne le méritent pas. Mais enfin, d'accord, mais alors, vous la prenez sur vos zones d'occupation à vous. La concession ne lui coûte rien. Staline cède rapidement. Mais il en profite pour demander un effort à ses alliés, en contrepartie. Il veut obtenir le maximum de réparations de la part de l'Allemagne. L'URSS est ruinée. Les Boches doivent payer. Cette perspective revancharde effraie Roosevelt et Churchill. Et cette fois-ci, les deux Occidentaux se serrent les coudes. Si on pille l'Allemagne et qu'on affame l'Allemagne pour faire plaisir à Staline,

1:17:01 comment est-ce qu'on la relève après ? Ce sera forcément sur nos fonds à nous, et c'est nous qui allons payer pour les réparations de Staline. Donc c'est mauvais, c'est pas bon. Devant ce refus, Staline se braque. Vexé, il devient suspicieux. Le Soviétique s'en prend à ses alliés et se montre agressif. Franchement, regardez-moi dans les yeux. Pourquoi ne voulez-vous pas la reconstruction de l'URSS ? Est-ce qu'il n'y a pas des arrière-pensées de votre côté, vous, Occidentaux, à ne pas vouloir la reconstruction légitime de notre pays ? Pourquoi voulez-vous affaiblir notre pays ? Voilà pour la menace. Maintenant, le bluff. Staline va sortir le grand jeu. Et pour cela, il va s'appuyer sur son complice Molotov

1:17:49 avec lequel il forme un duo sans pareil. Les deux hommes sont des maîtres dans l'art de la diplomatie. Molotov, c'est la version dure, c'est monsieur "niet". C'est celui qui n'est pas rigolo, qui va en général rester sur les positions les plus dures. Et, en général, le moment où Staline intervient, ça va être pour assouplir les angles, pour dire : « Enfin, tu exagères ! Pourquoi être si dur ? » Dans le dossier allemand, il faut à présent avancer un chiffre pour le montant des réparations. Rien n'a été décidé par la délégation soviétique. Seuls un minimum et un maximum ont été envisagés.

1:18:36 Dans son journal, le diplomate russe Ivan Maïsky raconte la scène. « Molotov, qui était assis à la droite de Staline, se penche vers lui et lui demande, inquiet : Dois-je donner un montant ? -Oui, donne le montant, rétorque Staline. -Lequel ? Cinq ou dix ? -Dix, tranche Staline. » C'est une manière de montrer qu'on est en discussion, que rien n'est totalement décidé, et donc tout ça paraît plus rassurant pour les interlocuteurs qui sont en face. 10 milliards pour l'Union soviétique. Ça passe. Personne ne dit rien. Staline considère alors que le montant est accepté. Les Occidentaux n'ont pas osé réagir. Mais cette décision aura de lourdes conséquences par la suite.

1:19:24 Car face à une Allemagne incapable de payer une telle somme, les Soviétiques se dédommageront en nature et démantèleront l'industrie allemande. Après ce premier round de négociations, chacun des trois grands se retire dans son palais pour souffler. Comme à son habitude, Staline se plonge dans les dossiers et prépare les débats du lendemain. À son bureau, aujourd'hui encore, tout est resté en l'état. Au palais Livadia, Roosevelt, lui, trouve un peu de repos et de sérénité auprès de sa fille Anna.

1:20:10 Depuis quelques années, elle est devenue sa confidente, et Roosevelt l'emmène partout avec lui. Elle n'offrait pas seulement la compagnie agréable d'une fille pour son père. Elle était très au courant des dossiers. Nous habitions à la Maison-Blanche à cette époque et je dirais qu'elle était plutôt une sorte d'assistante personnelle qui n'était pas payée. C'était un peu son bras droit. À 15 kilomètres de là, au Vorontsov, Churchill est avec sa fille Sarah. La jeune femme est comédienne et, depuis la guerre, elle est auxiliaire volontaire dans la Royal Air Force. Churchill aime cette présence joyeuse à ses côtés.

1:21:00 Les filles sont ravies de participer. À la fois, eux sont très contents de montrer leurs filles en uniforme pour montrer que toute la famille participe, et, en même temps, c'est très bien vu de l'entourage. On peut leur faire faire des choses qu'on n'ose pas faire soi-même. Par exemple, Churchill a tendance à se lever très tard parce qu'il travaille dans son lit. Il est tout le temps dans son bain et on ne peut pas envoyer un aide de camp pour le sortir de son lit ou de son bain. C'est impossible. Par contre, on peut envoyer sa fille. Le soir, comme pendant presque toute la semaine, les trois grands vont s'inviter à dîner. L'occasion de poursuivre les négociations de manière moins formelle.

1:21:53 Le premier de ces dîners a lieu au Livadia. Les Américains assurent le service, mais les Russes ont fourni la nourriture. Et Staline a mis un point d'honneur à ce que tout soit grandiose. Vous avez des dîners à 15, 20 ou 30 plats, avec du caviar, des esturgeons, de la crème... La crème est rationnée en Angleterre, on ne sait même plus ce que c'est. On a oublié. Entre temps, le peuple soviétique crève de faim, mais ça n'a aucune importance pour Staline. Le tout, c'est de leur montrer sa puissance. C'est la munificence géorgienne et russe. C'est : je peux tout. En tant qu'hôte, demandez ce que vous voulez. Psychologiquement, ça donne un énorme ascendant.

1:22:41 Je suis votre maître, mais, en même temps, je suis votre serviteur. C'est beau et à la fois menaçant. Donc ça fait qu'on dépend entièrement de la bonne volonté de Staline. C'est ça, Yalta, entre autres. Pour que ses hôtes se sentent à l'aise et dans de bonnes dispositions à son égard, Staline a tout prévu. À table, l'alcool coule à flots. On sait très bien que si on veut qu'une négociation aboutisse, il faut que l'interlocuteur soit en confiance. Et la boisson, ça fait partie, depuis toujours, des moyens qui sont mis à disposition de la puissance invitante.

1:23:26 Et là, il y a tout un jeu, à savoir qui va boire le plus. L'alcool a joué un rôle à Yalta, c'est clair. Ce premier dîner a rapproché les Alliés. La confiance s'est installée. Les négociations commencent sous de nouveaux auspices. Afin que tout le monde puisse récupérer de ces soirées arrosées, les séances plénières ont lieu en fin d'après-midi. Mais dans la matinée, les collaborateurs de Staline, Roosevelt et Churchill

1:24:13 sont, eux, au travail pour préparer les débats. Ils imaginent des compromis possibles sur les différents dossiers. Aux trois grands, ensuite, de trancher. Au troisième jour de négociations, le 6 février, le dossier polonais arrive sur la table. C'est le plus épineux de la conférence. C'est aussi le plus symbolique, car c'est en Pologne que la guerre a commencé. Les Alliés doivent mettre sur pied un nouveau gouvernement. Mais ils ne sont d'accord sur rien. Depuis toujours, Staline considère que la Pologne représente un danger pour son pays.

1:25:00 Car au cours de l'histoire, c'est toujours par la Pologne que la Russie a été envahie. Staline veut donc que la Pologne devienne un pays ami. En fait, il souhaite constituer un glacis protecteur tout autour de l'Union soviétique afin qu'elle ne soit plus jamais attaquée. Les Soviétiques voulaient des États tampons. Tout le monde savait que, pour les Russes, c'était un point central de leur politique étrangère. Et quand vous y réfléchissez, si vous étiez un grand pays comme l'URSS l'était, vous ne voudriez pas avoir des États hostiles à vos frontières. Vous souhaiteriez des États amis.

1:25:45 Mais qu'est-ce qu'un pays ami ? Est-ce que c'est un pays ami qui a simplement une politique extérieure amicale à l'égard de l'Union soviétique et qui, en politique intérieure, est complètement libre ? Ou est-ce qu'un pays ami, de fil en aiguille, est un pays qui va être communisé ? C'est là la grande question. Pour les Britanniques, pas question d'avoir déclaré la guerre à Hitler à cause de la Pologne pour qu'elle devienne communiste. À l'issue du conflit, Churchill veut que la Pologne devienne libre et indépendante. La Grande-Bretagne était traditionnellement amie avec la Pologne. Les Anglais faisaient beaucoup de commerce avec les Polonais.

1:26:31 Ils ne voulaient pas qu'un pays aussi important que la Pologne, en termes de commerce et de potentiel humain, passe sous domination communiste s'ils pouvaient l'éviter. Pour Roosevelt, loin d'Europe, la question polonaise est plus accessoire. Mais elle a tout de même son importance, pour d'autres raisons. Il y a 6 milions de citoyens américains qui sont d'origine polonaise. Et ces citoyens américains votent pour la plupart démocrates, c'est-à-dire pour le parti de Roosevelt. Il est donc très sensible à ce qui peut se passer en Pologne. Ces citoyens polonais réfugiés aux États-Unis

1:27:16 sont farouchement anticommunistes.

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