0:00 Avant que la vidéo ne commence, j’ai une question à vous poser : vous croyez VRAIMENT que les gens ont lu tous les livres dont ils parlent ? Bien sûr que non. — sinon on ne pourrait pas parler de grand-chose. Eh oui, il y a vingt-quatre heures dans une journée, et il faut travailler, manger, dormir, et sortir le chien. Donc le secret de la culture générale, ce n’est PAS de lire des livres. C’est quoi alors ? Eh bien en fait, il n’y a pas qu’un seul secret, il y en a CINQ. Les étudiants et les personnes les plus cultivés, les profs, et les intellectuels CONNAISSENT ces cinq secrets, mais ils se gardent bien d’en parler… Les gens qui les découvrent réussissent à développer RAPIDEMENT
0:45 et FACILEMENT leur culture générale, parce que leur rapport au savoir A CHANGÉ. Et une fois qu’ils APPLIQUENT les cinq secrets, ils comprennent toutes les références des personnes cultivées ; ils savent s’exprimer avec profondeur sur n’importe quel sujet ; ils brillent par leur culture dans les conversations et dans les débats ; et ils ont le recul nécessaire pour faire preuve d’esprit critique. Ça vous intéresse ? Eh bien je vous révèle les cinq secrets, et je vous explique comment les appliquer DÈS AUJOURD’HUI pour vous cultiver DIX FOIS PLUS RAPIDEMENT SANS VOUS PRENDRE LA TÊTE. Pour recevoir les cinq secrets, inscrivez-vous simplement soit en cliquant sur le lien qui apparaît maintenant en haut à droite de la vidéo, soit en cliquant sur celui qui est dans la description de la vidéo. C’est l’histoire de dix secondes, donc faites-le maintenant, et vous pourrez découvrir le premier secret,
1:30 qui vous attendra bien au chaud dans votre boîte mail après avoir regardé cette vidéo. Voilà voilà, je vous ai dit ce que je voulais vous dire. Je vous laisse regarder la vidéo, et moi je vais promener Haristote. ________________ 1ère référence : La République, Platon Pourquoi cette référence est-elle incontournable ? Eh bien La République de Platon est peut-être le livre le plus célèbre de la philosophie occidentale. C’est en tout cas la référence la plus importante de la philosophie POLITIQUE, c’est-à-dire la partie de la philosophie qui traite de l’organisation de la vie collective. Ce livre a eu une IMMENSE influence dans l’histoire de la pensée.
2:16 Comme les autres œuvres de Platon, La République a une forme particulière : ce n’est pas un long développement, un long discours — non, c’est la retranscription d’une interaction sociale, un dialogue entre Socrate, qui était le maître de Platon, et un auditoire réduit d’Athéniens privilégiés. Et donc on découvre différentes idées par les voix de différents interlocuteurs. Historiquement, cet échange s’est produit à Athènes, au Ve siècle avant J.-C. Que retenir concernant le fond, maintenant ? Retenez déjà que La République appartient au genre littéraire de l’UTOPIE : c’est une description concrète et détaillée de l’organisation idéale d’une société humaine. Platon imagine une cité dont le but est de réaliser la justice, qu’il définit
3:01 comme l’harmonie des parties dans le tout. Pour le dire en un mot, la justice c’est la cohérence, ou la cohésion. Comment la cité imaginée par Platon réalise-t-elle l’harmonie ? Grâce à deux facteurs : — 1er facteur : la cité idéale divise les citoyens en 3 catégories, les gardiens (les gouvernants), les auxiliaires (les guerriers) et les producteurs (tous les autres). Chaque groupe doit remplir sa fonction, et uniquement cette fonction, et chaque citoyen doit être dans la bonne position hiérarchique par rapport aux autres. — 2nd facteur de l’harmonie sociale : la cité idéale de Platon donne le pouvoir à une élite de philosophes qui vivent ensemble selon des principes communistes. C’est ce qu’on appelle la théorie du « philosophe
3:49 roi ». Si vous voulez en savoir plus, allez lire mon résumé détaillé sur 1000 idées de culture générale (le lien est dans la description). ________________ 2ème référence : Le Banquet, Platon Platon est, avec son élève Aristote, le plus grand philosophe de la tradition intellectuelle occidentale, donc il mérite bien une seconde place dans cette liste (Aristote en prendra deux lui aussi). Pourquoi est-ce que Le Banquet est une référence philosophique incontournable ? Pour faire simple, on considère que ce livre est à l’origine de notre conception de l’amour. L’idée que l’amour c’est une expérience transcendante, c’est-à-dire une expérience qui nous sort de la banalité du quotidien, qui nous transporte et qui nous élève, presque une expérience mystique, une expérience religieuse qui nous élève vers des sphères divines — cette idée importante a son origine dans Le Banquet de
4:39 Platon. Sur le plan de la forme littéraire, c’est la même chose que dans La République : Socrate et des Athéniens aisés parlent ensemble de l’amour et de la beauté. C’est quoi, l’essentiel, sur le fond ? Platon rejette l'idée que l'amour est une question de désir et de satisfaction sexuelle. Il ne pense pas non plus, contrairement à nous, que le rapprochement des corps peut servir le rapprochement des cœurs. Pour lui, aimer quelqu’un, c’est aimer son âme, ou plus précisément, c’est aimer le voir perfectionner son âme. Certains philosophes humanistes du XVe siècle reliront Le Banquet de Platon dans le paradigme du christianisme et théoriseront ce qu’on appelle « l’amour platonique » : un amour qui exclut par définition la sensualité, un amour tout entier consacré à la culture
5:26 de l’esprit et à l’affinité des âmes. J’ai lu ce livre, mais je n’ai pas encore trouvé le temps de le résumer. Si vous regardez cette vidéo plusieurs mois ou plusieurs années après sa publication, regardez dans la description ou directement sur le site, et peut-être que vous trouverez mon résumé détaillé du Banquet de Platon. En revanche, ma synthèse de la théorie de l’amour platonique est déjà disponible (le lien est dans la description). ________________ 3ème référence : Les Politiques, Aristote On passe donc, comme promis, à Aristote, le plus célèbre disciple de Platon. Le 1er livre qui mérite sa place dans cette liste, c’est Les Politiques, qu’on nomme aussi parfois la Politique. C’est une référence incontournable parce qu’elle a eu une influence considérable sur la manière dont les Occidentaux organisent leur vie collective. Contrairement à La République de Platon, ce livre propose une réflexion réaliste et pragmatique sur
6:16 le problème de l’harmonie sociale. Il s’en distingue également sur la forme. Les Politiques, ce n’est pas un dialogue ; c’est un traité qui rassemble diverses leçons de philosophie politique qu’Aristote avait données dans son école, le Lycée. Qu’en retenir, sur le plan des idées ? Deux idées ont particulièrement marqué la culture occidentale. — La première, c’est celle de la fameuse formule : l’homme est un « animal politique ». Pour Aristote, ce n’est pas un hasard si l’être humain possède le langage. Comme cette faculté lui permet de coopérer avec une sophistication bien supérieure à celle des autres animaux, cette faculté signifie que l’homme accomplit sa nature en vivant en communauté et en perfectionnant l’organisation de cette vie collective. Contrairement aux sophistes, qui rejetaient la Cité dans la convention ou l’artifice,
7:01 Aristote pense que c’est une organisation naturelle. — La seconde idée du livre qui a marqué la culture occidentale, c’est la légitimation de l’esclavage. Aristote affirme que certains hommes sont naturellement inférieurs aux autres, c’est pourquoi ils sont voués à subir l’autorité d’un maître et à lui servir d’instrument. Cette idée est controversée, mais l’esclavage était une réalité sociale de l’Antiquité. Aristote considère ainsi que l’homme libre citoyen de la Cité doit s’épargner toutes les tâches qui l’éloigneraient de la vie politique ou de la philosophie en les donnant à faire à des esclaves, et en déléguant à un intendant le soin de leur commander. ________________ 4ème référence : Éthique à Nicomaque, Aristote Comme son titre l’indique, ce livre parle d’éthique, c’est-à-dire de la conduite
7:47 idéale des hommes. « Nicomaque » est le prénom du fils d’Aristote. Contrairement à ce qu’on peut croire, le père n’a pas dédicacé le livre au fils — c’est le fils qui a édité l’ouvrage après la mort du père, d’où la présence de son prénom dans le titre. Sur la forme, c’est encore un traité qui rassemble des réflexions plus ou moins longues. Je l’ai lu en entier, et honnêtement, il faut parfois s’accrocher (je pense que c’est en partie dû à des questions de traduction). Sur le fond, il y a dans l’Éthique à Nicomaque deux idées importantes pour votre culture générale : la conception du bonheur d’Aristote, et sa conception de l’amitié (qui sera influente dans la tradition occidentale). Alors, c’est quoi le bonheur, pour Aristote ? Il commence par dire ce que le bonheur n’est pas. Il pose tout d’abord que ce ne sont pas les biens extérieurs, comme la richesse ou la gloire, qui rendent l’homme heureux.
8:34 « On confond, dit-il, le bonheur avec le succès et l’honnêteté. » Il reproche ensuite à Platon de concevoir un bonheur impossible à atteindre avec sa théorie des Idées. Pour trouver ce que le bonheur est, Aristote tire la nature du bien général à partir de celle d’un bien particulier. Tout comme le bien du médecin, de l’artisan, ou du musicien consiste à bien exécuter sa fonction, le bien de l’homme en général consiste à vivre selon le bien, c’est-à-dire à être vertueux. Ça c’est pour la théorie — en pratique, le bonheur tient à 3 choses, conclut Aristote : pratiquer la vertu ; avoir le minimum des biens extérieurs (parce que c’est difficile d’être heureux dans la misère) ; et enfin, pouvoir compter sur une prospérité durable. Je passe maintenant à l’idée de l’amitié.
9:20 Pour Aristote, on ne peut aimer avec pureté que dans la « vraie » amitié. Mais qu’est-ce que la « vraie » amitié ? Eh bien déjà ce n’est ni l’amitié d’intérêt (qui concerne plutôt les vieux) ni l’amitié de plaisir (qui concerne plutôt les jeunes). La véritable amitié se forge avec le temps : « La volonté d'être amis peut être rapide, mais l'amitié ne l'est point », prévient Aristote. Alors, comment définir l’amitié ? C’est le lien qui unit deux personnes vertueuses qui, chacune, estiment la vertu de l’autre. L’œuvre d’Aristote est importante (même si une partie a été perdue), et il a eu beaucoup d’idées brillantes. Si vous voulez découvrir ces idées brillantes, allez sur le site 1000 idées de culture générale et tapez « Aristote » dans la barre de recherche. ________________ 5ème référence : Lettre à Ménécée,
10:06 Épicure Pourquoi cette référence est-elle importante ? Parce que c’est l’ouvrage de référence de l’épicurisme, une des deux grandes écoles philosophiques de l’Antiquité après les 3 « monstres » Socrate, Platon et Aristote (l’autre grande école philosophique de l’Antiquité, c’est le stoïcisme). La Lettre à Ménécée est un petit livre — c’est bien une lettre en fait — donc vous pouvez la lire en entier. Elle est grosso modo de la taille d’un long article sur internet ; et puis le style et les idées sont vraiment accessibles, donc n’hésitez pas si vous voulez lire de la philosophie dans le texte sans vous prendre la tête. Sur le fond, la Lettre à Ménécée résume la doctrine éthique d’Épicure, le fondateur de l’épicurisme. Vous pouvez retenir 2 idées pour votre culture générale. PREMIÈRE IDÉE, le bonheur passe par le plaisir. Cette idée a valu à Épicure d’être caricaturé.
10:52 Les philosophes des écoles concurrentes (dont les stoïciens), probablement jaloux de son succès, le font passer pour un débauché. Comment Épicure justifie-t-il, sur le fond, la recherche du plaisir ? Eh bien le plaisir est la finalité naturelle de la vie, car les animaux comme les hommes recherchent naturellement le plaisir et fuient la douleur, dès la naissance et sans l’avoir appris. Mais Épicure défend plus précisément la frugalité. En premier lieu, il faut limiter la quantité du plaisir, miser plutôt sur la qualité et l’intensité. En second lieu, il faut éteindre les désirs artificiels, comme la quête de la richesse ou des honneurs. Et puis parmi les désirs naturels, il faut éteindre ceux qui, comme le désir sexuel, les satisfactions esthétiques, ne sont nécessaires ni à la survie ni au bonheur.
11:37 Épicure préconise en réalité de calculer les plaisirs afin d’obtenir la jouissance modérée et stable qui rend possible une vie sage et heureuse. SECONDE IDÉE IMPORTANTE de la Lettre à Ménécée, la philosophie est la médecine de l’âme. Épicure recommande d’appliquer ce qu’on appelle le « quadruple remède des épicuriens », ou Tetrapharmakos : 1. ne pas craindre les dieux ; 2. ne pas craindre la mort ; 3. viser le bonheur ; 4. supporter la douleur. L’objectif est d’atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l’âme qui n’est troublée ni par la crainte ni par le désir. C’est dans l’absence de trouble que réside le vrai plaisir.
12:23 Si vous voulez en savoir plus sur cette référence, allez lire mon résumé détaillé sur 1000 idées de culture générale (le lien est dans la description). ________________ 6ème référence : Manuel, Épictète Je passe maintenant à la seconde grande école philosophique de l’Antiquité, le stoïcisme. Le livre de référence n’est pas une œuvre du fondateur de l’école, Zénon, mais un résumé des cours d’Épictète, un esclave qui vivait dans l’Empire romain au Ier siècle après J.C. Son maître l’autorisait à suivre les leçons d’un philosophe stoïcien, donc il est devenu philosophe professionnel une fois qu’il a été affranchi. Pourquoi le Manuel d’Épictète est-il une référence importante ? Parce qu’il est probablement le texte stoïcien qui a été le plus influent dans la culture occidentale. Ses idées sont notamment passées dans le christianisme, plus précisément
13:09 dans la spiritualité et la tradition monastique chrétiennes. Sur la forme, le propos frappe par sa grande simplicité, par rapport à certains classiques qui font passer la philosophie pour de la masturbation intellectuelle. La sobriété de l’éloquence d’Épictète, la simplicité pédagogique de ses exemples et de ses images faisaient d’ailleurs une profonde impression sur son auditoire. La jeunesse romaine se déplaçait en nombre pour écouter ses leçons. Épictète était une star. Sur le fond, son Manuel développe et illustre les grands principes de la morale stoïcienne. Le livre commence avec la formule culte du détachement : « Il y a des choses qui dépendent de nous ; il y en a d’autres qui n’en dépendent pas ». L’idée est que nous avons intérêt à concentrer nos ressources — notre volonté, nos pensées, notre énergie
13:55 et nos actes — sur ce qui est en notre pouvoir. Par exemple, il ne sert à rien de maudire la pluie qui dure. En revanche, il n’est pas vain de considérer notre santé, parce que nous pouvons faire beaucoup de choses pour l’améliorer. L’objectif de cet état d’esprit, c’est que le bonheur de l’homme dépende aussi peu que possible de causes extérieures. Épictète fait d’autres recommandations moins typiquement stoïciennes, par exemple s’exprimer avec parcimonie, en évitant la vulgarité et en ménageant les sentiments des interlocuteurs ; ou encore limiter les soins du corps à la plus stricte utilité. Cette discipline montre bien que pour Épictète, la philosophie n’est pas une science, une discipline intellectuelle, mais un mode de vie encadré par des principes de sagesse. À la fin du Manuel, il recommande de commencer par APPLIQUER les maximes philosophiques,
14:45 avant de vouloir s’occuper de théorie. Il conseille de s’inspirer de l’exemple de Socrate. Si vous voulez en savoir plus sur cette référence, allez lire mon résumé détaillé sur 1000 idées de culture générale (le lien est dans la description). ________________ 7ème référence : Somme théologique, Thomas d’Aquin La Somme théologique est l’ouvrage de référence de la philosophie dite « scolastique », c’est-à-dire la philosophie produite en Occident au Moyen Âge par le système académique lié à l’Église. La Somme théologique était un manuel de théologie à destination des étudiants — autant dire que ce n’est pas le genre de livre qu’on emporte en vacances. L’auteur, Thomas d’Aquin, est un religieux italien du XIIIe siècle qui a également étudié à Paris. Il paraît qu’il était très gentil. Il est le plus célèbre penseur de la philosophie et de la théologie scolastiques.
15:31 Je vais parler brièvement du contenu de la Somme théologique parce que son intérêt est limité pour une culture générale moderne, c’est-à-dire une culture générale qui nous permet de comprendre le monde actuel, dans lequel nous vivons, et de donner un sens à notre existence présente. Alors, quoi retenir de ce livre ? La 1ère chose intéressante, c’est que la réflexion de la Somme théologique témoigne de l’effort intellectuel de l’époque pour combiner la Bible et la pensée d’Aristote, et plus généralement la théologie et la philosophie. D’ailleurs, l’idée centrale du livre est qu’il faut combiner la foi et la raison. Pour donner du crédit à son propos, Thomas d'Aquin s'appuie sur des affirmations et des preuves tirées de la Bible, mais aussi de textes juifs, païens grecs, et même islamiques.
16:17 La 2nde chose intéressante dans la Somme théologique, c’est la réflexion de Thomas d’Aquin sur les preuves de l’existence de Dieu. À ses yeux, les preuves de nature subjective, ou psychologique ne valent rien. Il distingue, lui, 5 manières différentes de prendre conscience de l’existence de Dieu PAR LA RAISON. C’est ce qu’on appelle en latin les quinque viae, c’est-à-dire les « cinq voies ». Voici donc les 5 preuves de l’existence de Dieu : 1. il existe un moteur immobile de l’univers ; 2. il existe également une cause première ; 3. il existe forcément une entité nécessaire en elle-même ; 4. il existe forcément un être absolument parfait ; 5. l’ordre du monde présuppose une intelligence ordonnatrice.
17:07 La Somme théologique a certes un intérêt limité pour votre culture générale, mais elle est une référence fondamentale de la pensée chrétienne. L’Église a canonisé Thomas d’Aquin en reconnaissant à la fois son importance pour la scolastique et sa sainteté. Et il a inspiré un courant philosophico-politique qui se réclame de lui, le « thomisme ». ________________ 8ème référence : Le Prince, Machiavel Cette référence de philosophie politique est importante parce qu’elle est à l’origine de ce qu’on appelle le « machiavélisme », l’idée qu’il faut exercer le pouvoir politique en excluant les considérations morales. Elle a également donné l’épithète « machiavélique », qui caractérise une personne manipulatrice qui n’hésite pas à s’affranchir de la morale pour parvenir à ses fins. Dans les années 1970, des psychologues
17:53 ont même fait du machiavélisme une composante de certains troubles de la personnalité et ils ont créé une échelle du machiavélisme qui va de 0 à 100 (plus vous êtes haut, plus vous êtes une personne à fuir). Machiavel était un Italien qui a vécu entre les XVe et XVIe siècles. Contrairement aux philosophes antérieurs, il part du principe que l’action politique doit être jugée à ses seuls résultats et indépendamment des moyens employés. C’est en cela qu’il choque. Il faut dire qu’il était un homme de terrain : il s’est mis à l’écriture après une carrière dans la diplomatie, où il a pu observer de près la mécanique du pouvoir. En 1513, il rédige Le Prince à l’intention de Julien et de Laurent de Médicis (qui sont alors au pouvoir à Florence). Il espère un emploi des deux dirigeants, mais ceux-ci
18:38 n’ont sans doute jamais lu l’ouvrage. Qu’en retenir ? Il y a deux idées importantes. PREMIÈRE IDÉE — Le pragmatisme est la meilleure manière d’exercer le pouvoir. Machiavel débarrasse la politique des scrupules juridiques et moraux qui restreignaient, voire paralysaient l’action de l’État au Moyen Âge. À ses yeux, la conduite des affaires doit être guidée par de pures considérations pratiques, afin de maintenir un équilibre, même précaire, des intérêts qui sont en conflit dans la société. SECONDE IDÉE — Ce que Machiavel appelle la « fortune » (il ne s’agit pas du compte en banque) — la fortune, c’est-à-dire le hasard dans le cours des événements, est toute-puissante. Machiavel explique dans Le Prince (notamment) que l’homme ne peut pas avoir le contrôle du cours des choses, car sa raison est impuissante à anticiper
19:26 la tournure des événements. Malgré la forte ressemblance du passé et du futur, les phénomènes politiques sont caractérisés par une irrégularité qui demande au dirigeant une grande faculté d’adaptation pour réussir en politique, ce que Machiavel appelle la virtu. C’est à propos de cette faculté d’adaptation qu’il évoque la célèbre métaphore du lion et du renard. Je le cite : « Il faut donc être renard pour connaître les pièges et lion pour effrayer les loups ». Les caricatures de la pensée de Machiavel confondent souvent l’immoralisme, c’est-à-dire la contestation, voire le renversement de la morale établie, et d’autre part l’amoralisme, qui consiste à s’émanciper des considérations morales. Or, Machiavel ne préconise pas de faire le mal — il dit que le résultat est la seule chose qui compte, et que le dirigeant
20:13 doit donc être prêt à défendre son intérêt coûte que coûte. ________________ 9ème référence : Les Essais, Montaigne Pourquoi cette référence est-elle importante ? Les Essais représentent une rupture culturelle en raison de leur prétention à l’universalité : Montaigne peint sa propre âme en détail, mais chaque lecteur s’y retrouve. Tout le propos répond à une seule question fondamentale : « qu’est-ce que l’homme ? ». « Qui se connaît, connaît aussi les autres, écrit Montaigne, car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. » C’est cette perspective intellectuelle, caractéristique de l’humanisme, qui fait de Montaigne le plus grand écrivain et philosophe de la Renaissance. Sur la forme, les 3 livres des Essais sont une compilation de courts textes. Le style
20:59 est direct, vivant, humoristique, et parfois paillard et grossier. Montaigne se promène d'un sujet à l'autre comme s’il conversait avec le lecteur. S’il cite souvent les philosophes de l’Antiquité, il fait aussi confiance à son propre jugement. Sur le fond, il y a 2 éléments importants pour votre culture générale. PREMIER ÉLÉMENT — La barbarie est une illusion. Le mot « barbarie » possède une connotation péjorative qui dénote la sauvagerie et la cruauté. Il sert à qualifier les peuples qui n’appartiennent pas à une culture donnée ; or, cela présuppose que cette culture pense qu’elle est la seule à posséder des mœurs parfaites et morales. Montaigne donne en exemple la prise de conscience des rois Pyrrhus et Philippe, respectivement rois de Perse et de Macédoine — ils ont pris conscience, face à la sophistication militaire romaine,
21:46 que tout ce qui n’est pas grec n’est pas forcément barbare. Ainsi, chacun est l’étranger, donc le barbare de l’autre. « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage », écrit Montaigne dans Les Essais. SECOND ÉLÉMENT (important pour votre culture générale) — La vérité est une illusion. Si Montaigne s’inscrit dans la tradition sceptique de l’Antiquité — dont il fait d’ailleurs un exposé assez fidèle — il propose un scepticisme moderne dans Les Essais. Refusant les dogmes et les théories, il voit la même vanité chez les hommes de science les plus réputés et chez les faiseurs de miracles. Il condamne toute science fondée sur des principes fixes. À ses yeux, de tels principes servent bien davantage le prestige des savants de profession que la recherche de la vérité. Pour se rapprocher de la vérité,
22:33 il faut apprendre à penser contre soi-même, c’est-à-dire pratiquer ce qu’on appelle « l’alternance du jugement ». ________________ 10ème référence : Discours de la méthode, Descartes Le Discours de la méthode de Descartes est un des livres les plus importants de toute l’histoire de la philosophie. C’est la source philosophique de la méthode scientifique moderne et de notre idéal de la science — c’est pour ça que l’on dit d’une personne rigoureuse qu’elle est « cartésienne ». En France, Descartes intègrera même la mythologie nationale au XIXe siècle, car son œuvre, et en particulier le Discours de la méthode, incarnerait l’ESPRIT français : Descartes, c’est un peu la science à la française. Descartes était lui-même un véritable scientifique. Il était un des meilleurs mathématiciens de son temps. Il a également élaboré des théories physiques. Et enfin, il n’était
23:22 pas seulement un théoricien, il était aussi un expérimentateur. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il écrit le Discours de la méthode. Il a besoin d’argent pour accélérer le rythme de ses recherches, en particulier en médecine. Il espère donc que son livre, qui ressemble à un ouvrage de vulgarisation, pourra séduire de potentiels mécènes. Il est écrit en français plutôt qu’en latin, la langue scientifique et académique de l’époque, parce qu’il s’adresse en priorité à l’homme de bon sens. Maintenant, quelles sont les idées essentielles du livre ? Il y en a CINQ. LA PREMIÈRE, c’est l’idée du doute. Il s’agit, pour Descartes, du principe fondamental de la réflexion scientifique. Il y a différents niveaux de doute : le doute dit « empirique » est celui de l’expérience philosophique du quotidien ; le doute dit « méthodique
24:09 » est l’instrument intellectuel pour fonder la certitude ; et enfin, le doute dit « hyperbolique » est un doute extrême, celui qui sert à remettre en cause jusqu’à l’expérience de la réalité et les principes qui sous-tendent la connaissance. LA DEUXIÈME IDÉE ESSENTIELLE du Discours de la méthode, c’est ce qu’on appelle le Cogito. Le mot vient de la locution latine Cogito, ergo sum, qui signifie « Je pense, donc je suis ». Pour comprendre son sens, il faut partir du doute. L’exercice du doute rend UNE CHOSE certaine : il n’est pas possible de douter du fait même que l’on est en train de douter. L’acte de douter, donc l’acte de penser existe bien ; et par conséquent l’acteur, c’est-à-dire le sujet pensant, existe bien également. C’est ce raisonnement
24:56 qui conduit Descartes à dire Cogito ergo sum, « Je pense donc je suis ». LA TROISIÈME IDÉE ESSENTIELLE, c’est la méthode scientifique. Pour Descartes, le progrès de la connaissance repose sur une méthode de raisonnement composée de quatre règles à appliquer successivement : celle de ÉVIDENCE des objets intellectuels à partir desquels on réfléchit ; celle de la DÉCOMPOSITION du problème intellectuel ; celle de la MISE EN ORDRE des pensées ; et enfin celle de la VÉRIFICATION des éléments du raisonnement. LA QUATRIÈME IDÉE ESSENTIELLE du Discours de la méthode, c’est celle de la maîtrise de la nature. À la fin du livre, Descartes parle de l’homme armé de la science comme « maître et possesseur de la nature ». Alors que la philosophie prônait le savoir pour
25:42 le savoir, il entrevoit lui l’émergence d’un savoir pour pouvoir, c’est-à-dire d’une science qui vise l’efficacité technique. LA CINQUIÈME ET DERNIÈRE idée essentielle, c’est ce que Descartes appelle sa « morale provisoire ». Comparant son ambition de refonder la science à la reconstruction d’une maison qu’on a détruite, il en déduit qu’il a besoin d’un logement provisoire pendant les travaux. Il élabore donc une morale provisoire (ou « morale par provision ») pour immuniser son existence quotidienne contre le doute qu’il cultive dans ses méditations. Voici les 4 maximes de cette morale : 1. suivre les conventions de la société ; 2. agir fermement une fois une décision prise ; 3. adapter ses désirs à la réalité ;
26:29 4. choisir soigneusement la meilleure activité pour sa vie. C’est à propos de la 3ème maxime (« adapter ses désirs à la réalité ») que Descartes écrit sa célèbre formule stoïcienne : « Changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ». Si vous voulez en savoir plus sur cette référence, allez lire mon résumé détaillé sur 1000 idées de culture générale (le lien est dans la description). ________________ 11ème référence : Léviathan, Thomas Hobbes Pourquoi ce livre est-il si important ? À la fois parce que c’est une référence de la théorie du contrat social, et parce qu’il sert à justifier l’octroi d’une puissance exceptionnelle à l’État. Hobbes fait référence au Léviathan, un monstre marin colossal capable d’anéantir le monde,
27:16 parce qu’il veut que l’État ait les moyens d’éteindre l’extrême instabilité de l’état de nature. Ce livre est un des textes fondateurs de la philosophie politique au même titre que La République de Platon, auquel Hobbes compare d’ailleurs son travail. Il faut quand même du courage pour le lire, car c’est un bouquin de plus de 1000 pages. Après, Hobbes, qui critique la masturbation intellectuelle des penseurs scolastiques — Hobbes fait, lui, l’effort de définir précisément les termes qu’il emploie et de raisonner avec rigueur. Il élabore une théorie scientifique des lois morales et de l'organisation politique avec une démarche inductive inspirée de la géométrie (en géométrie, on observe des figures concrètes et on en induit des lois générales). Le Léviathan est divisé en 4 parties, mais l’essentiel à retenir pour votre culture
28:05 générale est concentré dans la 1ère partie, intitulée « De l'Homme ». Ce qui fait du livre une référence importante, c’est que Hobbes y invente le mythe de la souveraineté. Je résume ce mythe en une phrase : les hommes ont reconnu l’autorité d’un souverain absolu pour vivre dans la sécurité. Profondément marqué par les guerres intestines qui ensanglantaient l'Angleterre de son époque, Hobbes avait une vision pessimiste de la nature humaine. À ses yeux, l’état de nature de l’humanité est, je cite, « une guerre de tous contre tous », où « l’homme est un loup pour l’homme ». Comment sortir de cette impasse ? Les hommes passent un contrat, en vertu duquel ils créent un un souverain absolu, un État illimité qui garantira la paix publique grâce à la puissance de répression dont il dispose. Telle est la solution qui
28:55 préserve la civilisation de la violence originelle. Certains commentateurs estiment que cette théorie met l’accent sur la nécessité de protéger les individus, mais d’autres reprochent au système de Hobbes de ne pas être pluraliste (son souverain absolu ne tolère pas la dissidence). ________________ 12ème référence : Pensées, Pascal Ce livre est une référence philosophique importante parce que c’est une des méditations les plus profondes sur le mystère de la vie humaine. Il est aussi considéré comme un des ouvrages les plus éloquents jamais écrits en langue française. En pratique, les Pensées sont une compilation de réflexions et de notes de lecture. Après une existence mondaine où il cherchait la gloire par l'exploitation de ses recherches scientifiques, Pascal a préparé une apologie de la religion chrétienne. Comme il est mort
29:45 à 39 ans sans avoir pu mener à bien ce projet, ce sont les éditeurs qui bouclé le livre. Le résultat est un peu un traité de spiritualité. Pascal était un scientifique de haut niveau comme Descartes, mais contrairement à lui, il souligne les limites de la pensée humaine, et donc plus particulièrement de la raison. Vous connaissez peut-être sa célèbre formule, qui a même pénétré la culture populaire : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ». Quel est l’essentiel à retenir de la référence ? Les Pensées contiennent 3 idées importantes pour votre culture générale. — La première est le divertissement. Pascal explique que se divertir est une dimension fondamentale, incontournable de l’existence humaine. Les conversations, le jeu, la lecture
30:31 et mille autres moyens empêchent l'homme de songer à la faiblesse de son moi. Seul avec lui-même, il vivrait dans un ennui insupportable. — La deuxième idée importante est ce qu’on appelle le « pari de Pascal », pari qui concerne l’existence de Dieu. Le philosophe avance qu’un homme rationnel a intérêt à croire en Dieu, car s’il a raison, il gagne le paradis, et s’il a tort, il ne perd rien — tandis qu’en refusant de croire en Dieu, il risque l’enfer s’il a tort. — La troisième idée importante des Pensées est la distinction entre ce que Pascal appelle « l’esprit de géométrie » et « l’esprit de finesse ». Ce sont 2 types d’intelligence différents. L’esprit de géométrie, d’une part, qui caractérise plutôt le scientifique,
31:19 consiste à découvrir les propriétés communes des choses par des raisonnements éloignés du sens commun. L’esprit de finesse, d’autre part, qui est plutôt celui de l’homme du monde, consiste à bien voir les choses spontanément, sans raisonnement, presque par intuition. ________________ 13ème référence : Éthique, Spinoza L'Éthique de Spinoza est le livre le plus important de la philosophie éthique de l’époque moderne, juste avant l’époque des Lumières. Comme le titre l’indique, il s’agit bien d’éthique, c’est-à-dire de la conduite idéale des hommes, mais l’ouvrage ne se limite pas à cette dimension. Spinoza se livre à une critique impitoyable des conceptions traditionnelles de Dieu, de l'être humain
32:04 et de l'univers, en particulier de celles qui servent de fondement aux grandes religions organisées et à leurs règles morales et cérémonielles. Mais il considère que le message crucial de l’Éthique est de nature... éthique. En effet, Spinoza a démystifié l’univers parce qu’il veut convaincre le lecteur de la cohérence entre sa vision de la conduite idéale et la réalité de l’existence humaine. Ce n’est qu’une fois que nous savons comment le monde fonctionne vraiment que nous pouvons en déduire comment nous y conduire. Voilà pour le projet intellectuel du livre. Sur la forme, le livre est particulièrement difficile à lire, en particulier parce qu’il est rédigé comme un traité de maths, avec des listes d’axiomes, de définitions, etc. Sur le fond, 2 idées se détachent.
32:51 — PREMIÈRE IDÉE : « Dieu ou la nature », c’est-à-dire l’équivalence entre Dieu et la nature. Le Dieu de Spinoza tranche avec les conceptions monothéistes, ce qui lui a valu pas mal de problèmes au cours de sa vie (il a été excommunié par la communauté juive d'Amsterdam et ensuite il a été victime d’une tentative d’assassinat, ce dont il a conclu que la religion mène à la folie [on peut le comprendre]). Je reviens au fond. Pour Spinoza, il n'existe dans la réalité qu'une seule substance, infinie et unique, confondue avec le monde. Par conséquent Dieu est équivalent à la nature même, comme l’exprime l’expression latine Deus sive natura, « Dieu ou la nature ». — SECONDE IDÉE importante de l’Éthique, le conatus (qui signifie « effort » en latin).
33:38 L’idée est que chaque chose qui existe est animée par une force qui la fait persévérer dans son être et poursuivre son propre accroissement — c’est cette force, le conatus. Spinoza en déduit que le désir est l’essence de l’homme. Le désir n’est donc pas une menace, ce n’est pas forcément quelque chose qui rabaisse l’homme. Pour autant, l’homme doit se servir de sa raison afin de ne pas devenir l’esclave du conatus. Voici la conclusion ÉTHIQUE de Spinoza : le bonheur réside dans la vie de la raison, pas dans une vie asservie aux passions et aux biens transitoires que nous recherchons ordinairement, ni dans l'attachement irréfléchi aux superstitions qui passent pour de la religion.
34:23 ________________ 14ème référence : Discours sur l’origine de l’inégalité, Rousseau Cette référence est importante parce qu’elle est la plus célèbre et la plus éloquente critique de la civilisation moderne. Elle est aussi un peu la matrice de la philosophie de Rousseau, car il y présente sa perspective globale, il y affirme ses principales idées et il y démontre l’originalité de sa voix (notamment par rapport aux Lumières). Rousseau écrit ce discours en 1755 pour répondre à la question du concours de l’Académie de Dijon : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle ? ». C’est le second sujet de cette académie auquel il répond, car il a déjà gagné le concours en 1750 avec son Discours sur les sciences et les arts.
35:08 Le Discours sur l’origine de l’inégalité est divisé en 2 parties, la première sur l’homme à l’état de nature, et la seconde sur le passage de l’état de nature à l’état social de l’époque. Sur la forme, c’est exceptionnellement bien écrit. Rousseau est en effet un des plus grands stylistes de la langue française. Sa prose est si puissante que certains estiment que c’est ce talent, plutôt que l’originalité de ses idées (qui avaient en réalité déjà été agitées par des auteurs antérieurs) — ce serait l’éloquence de Rousseau, pas ses idées, qui l’aurait rendu célèbre. Peut-être, mais peut-être pas. Que retenir sur le fond, maintenant ? Trois idées sont particulièrement importantes. PREMIÈRE IDÉE : l’état de nature — Rousseau conçoit dans le Discours sur l’origine de l’inégalité un état de nature, c’est-à-dire un état présocial, dépourvu d’inégalité.
35:58 Cette conception lui permet de démontrer que les inégalités criantes de son époque ne sont pas naturelles, qu’elles sont le produit de la seule société. À l’état de nature, la vie humaine peut être brève, mais elle est toujours heureuse. L’homme naturel de Rousseau correspond au chasseur-cueilleur qui, jouissant d’une relative abondance naturelle, travaille peu. DEUXIÈME IDÉE IMPORTANTE : la perfectibilité — Alors que la tradition philosophique caractérisait l’être humain par l’aptitude au discours rationnel (ce qu’on appelle le logos), Rousseau avance dans le Discours sur l’inégalité que la spécificité de l’homme est sa capacité à évoluer. Contrairement à l’animal, l’homme est ouvert et disponible au changement. Mais malgré ce que suggère l’étymologie (le latin perficere signifie « terminer,
36:47 perfectionner »), la perfectibilité n’est pas un bien, car elle sort l’homme de sa béatitude de l’état de nature et elle le précipite dans les malheurs de la vie sociale. Plus profondément, la perfectibilité est la condition de possibilité de l’histoire elle-même — puisque si l’homme ne change pas, alors il n’a pas d’histoire. Pour Rousseau, l’être humain a notamment évolué en développant la capacité à vivre en société, et de cette nouvelle capacité ont découlé les inventions de l’agriculture, de la métallurgie, de la propriété, la division du travail et l’émergence de l’État. Dans cet enchaînement, c’est la propriété privée, estime Rousseau, qui a véritablement fondé la société civile. Vous connaissez peut-être la célèbre phrase du Discours sur l’inégalité : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci
37:36 est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ». LA TROISIÈME ET DERNIÈRE IDÉE IMPORTANTE concerne l’évolution psychologique de l’homme dans le passage de l’état de nature à l’état social. À l’état de nature, l’homme est animé par ce que Rousseau appelle « l’amour de soi », l’instinct animal de conservation. Mais la perfectibilité entraîne la dégradation de l’amour de soi. Les désirs se surajoutent aux besoins et le paraître se substitue à l’être : ainsi naît ce que Rousseau appelle « l’amour-propre ». L’individu n’est plus indépendant comme dans son état sauvage, il est désormais sensible au regard des autres, ce qui corrompt sa psychologie et son comportement. Obsédé par la hiérarchie sociale, il abandonne la simplicité naturelle,
38:26 il oublie l’essentiel et se préoccupe de tous les artifices qui naissent dans la vie sociale. Ce diagnostic inspirera à beaucoup d’écrivains (le russe Tolstoï, par exemple) l’idée de la supériorité morale de la nature sur tous les raffinements de la culture. Si vous voulez en savoir plus sur cette référence, allez lire mon résumé détaillé sur 1000 idées de culture générale (le lien est dans la description). ________________ 15ème référence : Critique de la raison pure Kant Cette référence est TRÈS importante parce qu’elle représente une rupture dans l’histoire de la pensée. Avant ce livre, les philosophes élaboraient des systèmes sans même s’interroger sur la capacité de la raison humaine à produire des connaissances fiables. Après la Critique de la raison pure, les penseurs ne peuvent plus négliger le rôle de l’esprit dans
39:14 la structuration de l’expérience. Ce livre est le plus profond de la liste — et ce n’est pas étonnant, parce que Kant a mis 15 ans à l’écrire. Sur la forme, il faut s’accrocher parce que Kant construit ses théories jusque dans les détails et parce qu’il élabore pour cela une terminologie compliquée (rassurez-vous je vais vous épargner cette terminologie). Après, ce n’est pas non plus illisible comme Hegel. Je vais vous expliquer simplement l’essentiel. Quel est le but du livre ? La Critique de la raison pure examine les limites de la raison. Par « raison pure », il faut comprendre la connaissance indépendante des sens, c’est-à-dire la connaissance liée à la seule structure de l’esprit. Kant estime que cette structure de l’esprit, que l’origine et l’évolution des concepts sont LE VRAI PROBLÈME de ce
40:04 qu’on appelle la métaphysique, c’est-à-dire de la partie de la philosophie qui s’intéresse aux essences des choses (par opposition aux apparences). « Nous ne connaissons a priori des choses, écrit Kant, que ce que nous y mettons nous-mêmes. » Voici maintenant les 3 idées importantes de la Critique de la raison pure. PREMIÈRE IDÉE : c’est le sujet pensant, et non pas l’objet, qui est au centre de la connaissance. Kant pense que l’esprit intervient activement dans l’élaboration de la connaissance, autrement dit qu’il construit lui-même le réel. On dit à ce propos que la théorie kantienne opère une « révolution copernicienne » en philosophie : tout comme Copernic a découvert que c’est la Terre qui tourne autour du soleil — et non l’inverse — Kant recentre la connaissance sur le sujet pensant, plutôt que sur l’objet.
40:50 DEUXIÈME IDÉE IMPORTANTE de la Critique de la raison pure : la pensée ordonne le réel. Kant met en évidence les cadres universels et nécessaires à travers lesquels l’esprit humain saisit le monde. Notre esprit fonctionne notamment avec 2 facultés : la sensibilité, tout d’abord, reçoit l’information dans l’espace et le temps ; l’entendement traite ensuite cette information en lui appliquant les catégories de la pensée, les concepts purs. TROISIÈME IDÉE IMPORTANTE : la métaphysique traditionnelle est vaine. Il est impossible de dépasser l’expérience par l’intelligence pour découvrir l’essence des choses, parce que les concepts de l’esprit humain s’appliquent exclusivement aux données de l’expérience. Pour le dire simplement, le logiciel de l’esprit humain n’est pas fait pour comprendre l’essence
41:40 des choses, donc ça ne sert à rien d’essayer. Par conséquent, la métaphysique ne permet pas à l’homme d’affirmer quoi que ce soit concernant l’âme, le monde ou Dieu. Vous le savez peut-être, la Critique de la raison pure de Kant est souvent étudiée en tandem avec un autre livre, la Critique de la raison pratique. Comme son titre l’indique, la Critique de la raison pratique analyse, elle, l’usage pratique, c’est-à-dire l’usage lié à l’action — elle analyse l’usage pratique, et non plus théorique, de la raison. ________________ 16ème référence : Phénoménologie de l’Esprit, Hegel Je me souviens d’une après-midi, il y a une dizaine d’années, quand j’étais en Master de philosophie à la Sorbonne : au cours de cette après-midi, j’ai perdu plusieurs heures à essayer de lire quelques pages seulement (il y en a 700 au total) de la Phénoménologie
42:30 de l’Esprit de Hegel — mais j’ai abandonné… Si vous voulez du mal à une personne, offrez-lui ce livre. Non seulement elle aura mal à la tête, mais en plus elle se sentira stupide : le cocktail migraine et dépression. Bon, mais alors pourquoi inclure cette référence dans la liste ? Eh bien parce qu’EN DÉPIT du caractère illisible du propos, la Phénoménologie de l’Esprit, l’œuvre maîtresse de Hegel, une introduction à sa pensée — ce livre illisible est devenu une des œuvres majeures de la culture occidentale. Le système philosophique qu’il expose a eu une énorme influence. En simplifiant — et peut-être en caricaturant — on peut dire que Hegel a donné Marx, qui a donné l’idéologie communiste et l’URSS. Sur le plan purement intellectuel, les historiens de la philosophie considèrent que la Phénoménologie
43:19 de l’Esprit de Hegel représente le point culminant du courant du XIXe siècle qu’on appelle « l’idéalisme allemand ». Ce courant se nomme « idéalisme » parce que son idée centrale est la conviction que c’est notre esprit qui crée notre expérience de la réalité. C’est la Critique de la raison pure de Kant (dont je viens de vous parler) qui est l’ouvrage fondateur de l’idéalisme allemand. Maintenant, quoi retenir de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel ? Deux idées sont importantes pour votre culture générale. PREMIÈRE IDÉE IMPORTANTE : la dialectique hégélienne. Hegel donne à la dialectique, c’est-à-dire à l’enchaînement logique des choses, qui consiste en l’opposition, puis le dépassement des contraires — Hegel donne à cet enchaînement une ampleur inédite. Il affirme tout d’abord que la dialectique est le mouvement même de la pensée, la propriété
44:07 fondamentale du processus intellectuel, celle qui donne sa pertinence et sa cohérence à toute réflexion. Il avance ensuite que la dialectique se déploie en fait dans la réalité entière. Les événements se nieraient les uns les autres avant de se réconcilier autour d’une position ultime qui les intègre en les dépassant. SECONDE IDÉE IMPORTANTE de la Phénoménologie de l’Esprit : la dialectique du maître et de l’esclave. Hegel part du principe que le besoin de reconnaissance est fondamental chez l’être humain. Ainsi, lorsque deux individus se rencontrent, leurs consciences s’affrontent dans une lutte de prestige : chacune cherche à ce que l’autre admette sa valeur et renonce à la contester. S’ensuit une lutte à mort pour la reconnaissance dont le vainqueur est le maître et le vaincu l’esclave. La logique de cet affrontement est le moteur
44:55 de l’histoire parce que la défaite contraint le vaincu à travailler, c’est-à-dire à transformer la nature. Voilà pour la Phénoménologie de l’Esprit. Si vous voulez vraiment lire du Hegel, je vous conseille La raison dans l’Histoire, qui est son ouvrage le plus accessible (j’ai même pris du plaisir à le lire). ________________ 17ème référence : Le Monde comme volonté et comme représentation, Schopenhauer Cette référence est l’œuvre maîtresse de Schopenhauer, un philosophe allemand du XIXe siècle qui aura une grande influence sur les penseurs ultérieurs. On dit par exemple qu’il est le maître de Nietzsche. C’est aussi probablement lui qui a inspiré à Freud les concepts d’inconscient et de refoulement. Mais au-delà de la philosophie proprement dite, les idées du Monde comme volonté et comme représentation ont eu plus généralement une énorme influence dans la culture occidentale,
45:43 notamment sur les jeunes créateurs déboussolés dans le chaos de l’Europe après Napoleon et déçus par les idéaux politiques du milieu du XIXe siècle. Pour l’anecdote, l’acteur Charlie Chaplin était fan de ce livre, qu’il lisait et relisait. Je sais aussi que l’écrivain Michel Houellebecq l’aime beaucoup. Pourtant, c’était mal parti. Quand, à seulement 30 ans, Schopenhauer a terminé d’écrire Le Monde comme volonté et comme représentation, il est persuadé, écrit-il dans son carnet secret, d’avoir, je cite, « apporté une solution au grand problème de l’existence ». Mais personne n’achète son chef-d’œuvre, et comme au même moment Hegel accède à la gloire, Schopenhauer plonge dans la dépression. La roue ne tournera qu’une trentaine d’années plus tard : le succès éditorial d’un autre livre amènera beaucoup de gens à découvrir celui qui avait échoué trente ans plus tôt. Sur la forme, ce n’est pas toujours facile à lire, mais Schopenhauer est bien plus accessible
46:34 que Hegel (bien sûr), que Kant, et même que beaucoup de philosophes. C’est d’autant plus vrai dans les traductions récentes du Monde comme volonté et comme représentation. Schopenhauer a eu une influence positive sur le style philosophique. Si Hegel a donné du crédit à la critique de ceux qui caricaturent la philosophie comme un discours ésotérique, trop obscur pour avoir de la valeur pour l’homme ordinaire, Schopenhauer, lui, a montré qu’un philosophe peut tout à fait dire clairement des choses profondes. Nietzsche et Proust, en particulier, admireront la pureté de sa langue. Maintenant, quelles sont les idées essentielles de cette référence ? Comme l’indique le titre, la thèse du livre est que 2 concepts suffisent à expliquer la réalité : la Volonté (dont je vais vous parler plus en détail), et la représentation, c’est-à-dire le fait que nous sommes incapables d’accéder à l’essence de la réalité
47:23 et que nous y vivons en nous en faisant une image forcément infidèle (ce que nous croyons être la réalité n’est que notre fantasme de la réalité). Dans le détail, 3 idées sont essentielles pour votre culture générale. PREMIÈRE IDÉE : la Volonté — Schopenhauer appelle la Volonté, ou « vouloir-vivre », l’élan essentiel de toute vie. Il y voit la force primaire vitale et sans but, à la base de tout phénomène, la force essentielle dont relèvent toutes les autres forces particulières. Elle s’exprime à la fois dans le monde spirituel et dans le monde matériel. Elle se manifeste depuis la pomme qui tombe de l’arbre jusqu’au déplacement des planètes en passant par ce qui est appelé, chez l’homme, volonté (la faculté à l’origine des actes délibérés). DEUXIÈME IDÉE : l’illusion de l’amour — Schopenhauer affirme que l’amour ne
48:11 vise en réalité que la procréation. Les passions amoureuses servent uniquement la perpétuation de l’humanité, d’où l’ampleur des moyens qui leur sont consacrés. Schopenhauer imagine même que l’espèce est guidée par une forme d’eugénisme. Pour chaque individu, il en existe un autre avec lequel il peut s’unir pour produire l’être le plus parfait du point de vue de l’espèce. Plus la progéniture potentielle se rapproche de l’idéal de pureté de l’humanité, plus la passion sera forte, plus l’amour semblera puissant. TROISIÈME IDÉE ESSENTIELLE du Monde comme volonté et comme représentation : le malheur — L’individu qui, comme Schopenhauer, a résolu le problème de l’existence — cet individu comprend que l’homme est l’esclave de la Volonté qui l’anime et qui le prive de son libre arbitre. Enchaîné à son désir, il ne fait qu’osciller entre la souffrance
49:00 de l’insatisfaction et l’ennui consécutif à la satisfaction. Le pessimisme de Schopenhauer est donc fondé sur l’idée que la Volonté ne vise rien d’autre que sa propre affirmation. Elle rend le monde intelligible, mais elle en fait aussi le plus mauvais des mondes possibles. ________________ 18ème référence : Manifeste du parti communiste, Marx et Engels Pourquoi ce livre est-il une référence philosophique très importante ? Parce qu’en tant que texte fondamental du marxisme, il a eu une énorme influence dans le monde entier. Lorsque Marx et Engels l’écrivent ensemble au milieu du XIXe siècle, les communistes sont une poignée de militants. Un siècle plus tard, le marxisme est devenu l’idéologie d’une moitié du monde — et beaucoup de gens pensent alors qu’il réussira à conquérir la planète
49:47 entière. Quel est le but du Manifeste du parti communiste ? Comme le titre l’indique, c’est un texte militant : Marx et Engels l’écrivent en 1847 pour donner une base idéologique à la Ligue des communistes, le groupe politique clandestin qu’ils ont rejoint. Mais les idées du Manifeste ne s’imposeront qu’à partir du milieu des années 1860 à cause de la répression politique et de la concurrence entre les différents courants socialistes. Sur la forme, c’est un livre court (il est un petit peu plus long que le script de cette vidéo). Le style est forcément plus simple et plus clair que dans les autres travaux théoriques de Marx, puisque tous les militants doivent pouvoir comprendre le propos. Et forcément aussi, puisque la finalité du texte est de persuader afin de pousser à l’action, le style est plus rhétorique. Par exemple, Marx et Engels posent beaucoup de questions (près
50:37 de 30 en tout) afin de maintenir le niveau d’attention du lecteur. Vous connaissez peut-être aussi la célèbre injonction finale : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Sur le fond, le fil conducteur du Manifeste du parti communiste est l’idée qu’à chaque époque, les modes de production et d’échange déterminent l’histoire politique et intellectuelle et que, donc, toute l’histoire de l’humanité est « l’histoire de la lutte des classes ». Cette vision de l’histoire est ce qu’on appelle le « matérialisme historique ». On utilise le terme « matérialisme » parce que Marx — c’est son idée à lui — Marx part du principe que ce sont les situations réellement vécues par les hommes, et non pas des abstractions, qui déterminent les événements de l’histoire. Marx et Engels expliquent dans le Manifeste du parti communiste que la société a déjà
51:25 connu une succession de 4 modes de production et de propriété : 1° le mode tribal, qui implique la propriété communautaire ; 2° le mode antique, lié à la propriété collective ; 3° le mode féodal, où la propriété est liée à la hiérarchie des ordres dans les campagnes et corporative en ville ; 4° le mode bourgeois, caractérisé par la propriété mobilière et le salariat. Et à chaque mode correspond un couple oppresseurs opprimés : les hommes libres et les esclaves, les patriciens et les plébéiens, les barons et les serfs, les maîtres de jurande et les compagnons, les bourgeois et les prolétaires. Mais pour Marx, l’évolution économique est arrivée à un stade singulier qui est
52:11 la veille de la fin de l’histoire. La classe dominée (les prolétaires) a désormais l’opportunité de se libérer de la classe dominante (les capitalistes) par une révolution, et de libérer du coup toute la société de toute oppression. Le Manifeste du parti communiste précise le programme de la révolution prolétarienne. Elle accouchera d’une brève dictature du prolétariat permettant l’abolition de la propriété privée et des classes sociales. Marx imagine que ces deux mesures rendront possible d’édifier le socialisme, après quoi l’État, l’ancien instrument de domination devenu obsolète, se dissoudra pour laisser place à la société du communisme intégral. Cette nouvelle société donnera naissance à un homme nouveau, à la fois travailleur et altruiste. Génial.
52:58 ________________ 19ème référence : Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra est une référence philosophique très importante parce que ce livre a bouleversé la pensée de l’Occident. En effet, il remet en question la vision conventionnelle de l’homme et il invite le lecteur à la dépasser. C’est le fameux concept du « surhomme », qui sera beaucoup caricaturé. C’est vrai qu’à le lire au premier degré, on a un peu l’impression d’avoir affaire à un manifeste de développement personnel. D’ailleurs, 30 ans après sa publication initiale, le gouvernement allemand en a fait imprimer 150 000 exemplaires et les a distribués, avec la Bible, aux jeunes soldats de la Première Guerre mondiale en pensant qu’ils en tireraient une inspiration à se dépasser au combat. Nietzsche avait un peu prévu cela : il se faisait une haute idée de ce livre — il
53:45 l’a présenté comme un 5ème évangile — et il pensait que les gens ne pourraient pas le comprendre avant longtemps. Pourtant, c’est de loin son livre le plus commenté sur Amazon. J’ai lu Ainsi parlait Zarathoustra quand j’étais en école de commerce, et effectivement il faut s’accrocher : c’est un poème philosophique particulièrement obscur (sans parler des problématiques de traduction…), même s’il y a de beaux passages. L’écrivain André Gide, qui était fan de Nietzsche, n’a pas réussi à comprendre après 8 lectures. Le style est poétique et prophétique (ce qui irrite certains lecteurs). Nietzsche fait de nombreuses allusions à la Bible et file plein de métaphores liées au monde la nature, métaphores qui invoquent les animaux, la terre, l'air, le feu, l'eau, les corps célestes, les plantes. Sur le fond, le livre décrit le développement spirituel de Zarathoustra. Ce nom est une
54:34 autre version du nom « Zoroastre », le prophète et fondateur du zoroastrisme, l'ancienne religion perse qui s’est épanouie en Iran au IIe millénaire avant J.-C. Nietzsche a choisi ce prophète parce qu’il aurait été le premier à enseigner la doctrine morale des deux principes du bien et du mal (doctrine que Nietzsche invite à dépasser). Je vous résume rapidement le parcours du personnage. Comme Zarathoustra aime l’humanité, il descend de sa montagne pour aller enseigner la vérité du surhomme. Les gens le prennent pour un fou — on pouvait s’y attendre — donc il limite son enseignement à des disciples. Problème (éternel dans l’histoire de la pensée) : les disciples déforment ses idées. Alors il combat ces disciples infidèles, mais aussi les autres idéologues qui maintiennent les hommes dans l’illusion. Il comprend que c’est son amour pour l’humanité
55:21 qui l’empêche d’atteindre la vérité la plus haute, donc il retourne en haut de sa montagne. Il redescendra une dernière fois pour guider un groupe d’hommes qui ont créé une nouvelle religion en s’inspirant de son enseignement. L’IDÉE ESSENTIELLE du développement spirituel de Zarathoustra, c’est celle qu’il veut enseigner à l’humanité : l’idéal du surhomme. Il ne s’agit pas d’un individu immoral, dominateur et démesurément ambitieux, mais d’un individualiste noble, courageux, libre et créateur. Libéré de la morale inhibitrice du christianisme comme de l’instinct grégaire des êtres humains, le surhomme crée ses propres valeurs. « Tu dois devenir l’homme que tu es, écrit Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur
56:10 de toi-même. » ________________ 20ème référence : L'existentialisme est un humanisme, Sartre Cette référence est importante parce que c’est la source de la grande mode intellectuelle des Trente Glorieuses, « l’existentialisme ». Le nom de ce nouveau courant signifie que la vocation de l’homme est de définir lui-même par ses actes ce qu’il entend être. C’est dans ce sens que Sartre dit que « l’existence précède l’essence ». Historiquement, L'existentialisme est un humanisme est le texte d’une conférence d’octobre 1945. Les organisateurs avaient beaucoup investi pour en faire la pub dans les grands journaux (notamment Le Monde, Le Figaro, Libération), et ils se mordaient les doigts d’avoir accepté un titre qui allait probablement faire fuir les gens — mais la conférence sera un succès
56:57 culturel sans précédent. Bien que la salle soit pleine à craquer et l’auditoire surexcité, Sartre réussit un bon discours. Le lendemain, la presse souligne son courage et donne ainsi naissance à la mode intellectuelle de l’après-guerre. Les mots « existentialisme » et « Sartre » sont matraqués dans la presse en 1945. Les éditeurs surfent sur la vague. Sartre passe pour un nouveau Socrate. La célèbre conférence a accouché d’un petit livre de 100 pages tout aussi célèbre. Au moment où j’écris ce script, il est encore n°1 des ventes sur Amazon dans la catégorie « Grandes doctrines et courants philosophiques ». Sur la forme, c’est forcément plus facile à livre qu’un vrai livre de théorie philosophique, puisque c’est une conférence prononcée en direct (de surcroît sans notes, comme Sartre aimait à le faire). Le style est clair, il a une élégance littéraire — Sartre
57:44 était aussi un romancier — et on retrouve son fameux sens de la formule, qui est pour beaucoup dans le succès de la conférence. Sur le fond, l’objectif de la conférence était de répondre aux critiques adressées à l’époque à l’existentialisme. Considéré par bien des gens, dans le contexte de l’après-guerre, comme un parfait antihumaniste, Jean-Paul Sartre veut convaincre du contraire : l’existentialisme n’est pas une philosophie de l’égoïsme ; c’est en réalité un humanisme, c’est-à-dire une philosophie qui considère que l’homme et les affaires humaines sont ce qui a le plus de valeur et ce qu’il y a de plus noble. L’IDÉE ESSENTIELLE de L'existentialisme est un humanisme est la radicalité de la liberté humaine. Le nom de la doctrine, « l’existentialisme » — ce mot oppose l’existence et l’essence. Comme je vous l’ai dit, Sartre affirme que l’existence précède l’essence, c’est-à-dire qu’aucune fonction ni aucun destin ne sont fixés pour l’individu, ni ne déterminent
58:32 sa vie à l’avance. « L’homme existe d’abord, explique Sartre, se rencontre, surgit dans le monde, et il se définit après ». En particulier, l'homme ne peut pas se raccrocher ni à une nature humaine qui le déterminerait et l'enserrerait, ni à Dieu, qui n'existe pas. Par conséquent, il est radicalement libre. Cela implique qu’il se définit lui-même en agissant, qu’il s'invente lui-même. L’homme est « le projet », pose Sartre, qu'il choisit pour lui-même. Sartre répond plus précisément à l’accusation d’égoïsme en ajoutant que la définition
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