0:09 24 mars 1975. Mohamed Ali affronte Chuck Wepner, un boxeur inconnu du grand public. Wepner s'est vu offrir la chance d'affronter le champion du monde en titre, lors d'un combat qui ne devait être, pour Ali, qu'une simple formalité. Wepner est donné perdant à 40 contre un au cinquième round. Mais les choses ne vont pas se dérouler exactement comme prévu... Boxeur lent, à la technique laborieuse, Wepner est dominé par le champion, qui joue avec lui comme un chat avec une souris. Mais malgré les coups, Wepner revient toujours à la charge, au grand dam de Mohamed Ali qui s'agace des crochets derrière la tête que lui assène son adversaire. Ali veut en finir. Le spectacle a assez duré. Seul problème : Wepner tient debout.
0:58 Le challenger n'a pas l'air décidé à abandonner, et s'offrira même le luxe d'envoyer Ali au tapis devant un public médusé. Il faudra attendre le quinzième round, dix-neuf secondes avant la cloche, pour que Wepner s'incline. Enfin... Dans les gradins, un spectateur observe attentivement la scène. Son nom ? Sylvester Stallone. Ce soir-là, Sylvester rentrera chez lui et écrira le scénario d'un long-métrage qui allait remporter trois oscars l'année suivante, dont celui du meilleur film : "Rocky".
1:44 Rocky, c'est l'histoire de Robert Balboa, un boxeur de Philadelphie auquel le destin va offrir la chance de sa vie : combattre pour le titre de champion du monde en affrontant l'actuel détenteur du titre, Apollo Creed. Creed est certain de l'emporter face à Balboa. Et surtout, il sait que donner à un illustre inconnu l'opportunité d'aller au titre lui permettra d'accéder à la gloire médiatique. Mais contrairement à Wepner, quand Rocky apprend que Creed l'a désigné pour l'affronter, il refuse le combat. Lui, le petit loubard de Philadelphie, comment pourrait-il être à la hauteur face au champion du monde ? Rocky n'a pas d'ambition, si ce n'est celle de conquérir le cœur d'Adrian, la vendeuse de la boutique animalière qu'il tente maladroitement de séduire jour après jour. En conflit avec son entraîneur, négligeant son hygiène de vie,
2:32 Rocky semblait décidé à passer à côté de son destin. Mais Adrian lui redonnera le goût du défi, et surtout, la confiance qui lui manquait. Rocky accepte finalement d'affronter Creed, conscient cependant que battre le champion du monde relève de l'impossible. Son objectif : tenir la distance. Autrement dit, réussir là où Wepner a échoué : être debout quand la cloche retentira. Tenir les quinze rounds. Rocky est à mille lieues du personnage de brute épaisse que certaines caricatures ont contribué à forger. C'est au contraire un personnage sensible, attaché à des principes forts et conscient de ses limites. Il semblait avoir fait une croix sur la quête du bonheur. Et pourtant, il aura suffi d'un adversaire à battre et de l'amour d'une femme pour réveiller sa passion.
3:21 Mais si on devait dresser le portrait philosophique de Rocky Balboa, qu'est-ce que ça donnerait ? Quelles sont les philosophies qui influencent, sans qu'il le sache, la vision du monde de Rocky ? C'est ce que je vous propose de découvrir dans cet épisode. Rocky est un boxeur. Son principal instrument de travail, c'est son corps. Un corps qu'il doit endurcir et discipliner par de longues séances d'entraînement, jusqu'à en acquérir la maîtrise totale. Mais la boxe, ce n'est pas seulement une affaire de physique. C'est également une affaire de mental. Encaisser les coups, supporter l'épuisement, continuer à avancer quand tout nous pousse à capituler : c'est ça
4:08 qui fait la marque des grands combattants. A l'instar de Wepner, la technique de Rocky est rudimentaire. Ce qui le distingue des autres boxeurs, c'est son incroyable capacité de résistance et sa ténacité hors du commun. Une qualité que lui reconnaîtra même le plus granitique de ses adversaires, Ivan Drago, lorsqu'il dira, le regard inquiet, que Rocky n'est pas un humain. Chez Rocky, corps et esprit sont en étroite relation. Lorsqu'il a décidé de battre son adversaire, aucun coup ne saurait venir à bout de sa détermination. A l'inverse, quand son moral est en berne, quand le doute s'empare de lui, ou quand il ne se sent plus soutenu par ceux qu'il aime, son corps perd de sa force et de sa vitalité. Comme le souligne Adrian, l'étalon italien ne bat pas ses adversaires avec ses muscles, mais avec son cœur.
4:57 Quand Rocky est sur le ring, c'est son âme qui boxe. L'idée que le corps et l'esprit constituent deux entités en interaction l'une avec l'autre a été développée par un philosophe du XVIIème siècle : Spinoza. Pour Spinoza, tout ce qui affecte l'esprit affecte galement le corps. Et tout ce qui affecte le corps affecte également l'esprit. Pour le dire simplement, chez Spinoza, corps et esprit ne font qu'un. La vision de Spinoza s'oppose à la théorie de Descartes, selon laquelle corps et esprit constitueraient deux réalités indépendantes. Pour Spinoza au contraire, nos pensées influencent notre état physique, de même que notre état physique influence nos pensées. On appelle cela le monisme. C'est ce qui fait que lorsqu'un événement
5:43 heureux nous arrive, nous pouvons sentir l'énergie monter dans notre corps, même si nous n'avons pas dormi depuis 24 heures. Ou qu'à l'inverse, un événement tragique produira en nous une sensation d'abattement, réduisant à néant notre vitalité physique. Pour Spinoza, les affects agissent parallèlement sur notre vie psychique et sur notre vie corporelle. Un affect de joie augmentera notre volonté, tandis qu'un affect de tristesse la diminuera. Rocky puise sa force dans sa sensibilité. Sa combativité est le reflet de ses affects. Quand Adrian plonge dans le coma, Rocky est dévasté. Il cesse l'entraînement et renonce à combattre Creed. Les interventions de son entraîneur Mickey n'y changeront rien : Rocky n'a plus la volonté. Mais lorsqu'Adrian se réveille
6:31 et lui demande de gagner, Rocky est galvanisé. Son corps est tributaire de ses sentiments. On entend souvent dire que sur le ring, c'est le mental qui fait la différence. Pour Spinoza, c'est à la fois vrai et faux. C'est vrai, parce que la volonté est ce qui met notre corps en action. Mais c'est faux dans la mesure où notre volonté est avant tout l'expression de nos ressources physiques. Lorsque Rocky troque sa bière pour des œufs crus, lorsqu'il court pendant des kilomètres ou qu'il se refuse aux avances d'Adrian, ce n'est pas seulement pour régénérer son corps, mais aussi : pour fortifier sa volonté. Parce qu'il sait que de sa vitalité physique dépend sa vitalité mentale, et que de l'énergie dilapidée, c'est quelques grammes de détermination en moins.
7:17 Le corps et l'esprit de Rocky ne sont pas séparés. Ils sont soudés l'un à l'autre par la volonté dont tout son être est animé. Comme la grande majorité des boxeurs amateurs à son poque, Rocky est pauvre. Sa survie matérielle, il la doit aux quelques dizaines de dollars qu'il empoche par combat, et au maigre salaire que lui verse Tony Gazzo, un usurier pour lequel il travaille comme recouvreur de dettes. Rocky vit dans un appartement miteux de Philadelphie. Des feuilles de journal recouvrent les trous de son canapé, mais pas ceux de ses t-shirts. Pour autant, Rocky ne semble pas souffrir de cette situation d'indigence. Il l'assume, et même, il la cultive. Quand il invite
8:08 Adrian chez lui et qu'elle souhaite téléphoner à son frère pour lui dire où elle est, Rocky lui répond qu'il a jeté son téléphone, car c'est une source de dérangement. Pour la fausse patte de Philadelphie, la liberté passe avant le confort matériel. En cela, Rocky rejoint les prescriptions d'une école philosophique de l'Antiquité : les Cyniques. Le plus célèbre des Cyniques, c'est Diogène de Sinope. Vêtu d'un manteau sale et troué, rejetant le superflu, Diogène arpentait les rues d'Athènes muni de son bâton et dormait dans une jarre. Lorsqu'un jour, il vit un petit garçon se servir de ses mains pour boire l'eau d'une fontaine, il jeta son écuelle, honteux de s'être rendu compte qu'un enfant venait de lui donner une leçon de sagesse. L'aspiration des cyniques, c'est le détachement à l'égard des biens matériels.
8:59 Dire que Rocky vit heureux dans le dénuement serait abusif. Ses yeux ne trompent pas quand il regarde sa photo de lui enfant, et qu'il fait le constat dans son miroir de son échec social. Ou quand il s'emporte violemment contre son entraîneur à cause des jugements et du mépris dont il est l'objet. Mais le fait est que pour Rocky, l'essentiel ne réside pas dans l'abondance, mais dans la fierté d'une vie simple et conforme à ses principes. C'est ce qu'il échouera à transmettre à son protégé , Tommy Gunn, lorsqu'il le mettra en garde contre les motivations matérielles de son nouveau mécène, un personnage largement inspiré de Don King, un promoteur de combats connu pour son appétit du gain. Rocky refuse les honneurs. A propos de la statue à son effigie érigée sur le parvis du musée d'art de Philadelphie, il se contentera de dire que tant qu'elle sera là, il y aura un perchoir pour
9:49 les pigeons. Au-delà de l'ironie, c'est une manière de désacraliser sa personne et d'aller à l'encontre des conventions qui fondent l'attribution de la valeur sur des critères superficiels. A l'image de Diogène qui demanda qu'on jette son cadavre au lieu de l'enterrer, montrant par là son imperméabilité aux honneurs, et son refus d'un hommage aussi futile qu'injustifié. Le mot "cynique" vient du grec ancien "kuon" qui signifie "chien". Bien que les sources diffèrent à ce sujet, le choix du mot "cynique" pour qualifier cette philosophie vient du fait que Diogène revendiquait de vivre comme un chien, c'est-à-dire sans égard vis-à-vis des conventions. Pour Diogène, les chiens sont supérieurs aux hommes, parce qu'ils ne s'encombrent pas d'artifices, et parce qu'ils ne s'attribuent pas une valeur qu'ils n'ont pas.
10:35 Rocky pense la même chose. Son ami le plus proche, c'est son bulldog : Butkus. Butkus qui fut le véritable chien de Sylvester Stallone, et qui accompagnera l'acteur durant ses années difficiles. Peu avant sa revanche contre Apollo Creed, Rocky confiera à Butkus : "Parfois, j'aimerais être un chien". Une allusion implicite au fait qu'en anglais, "underdog" (littéralement : sous-chien) est le mot par lequel on désigne le combattant qu'on ne s'attend pas à voir gagner, celui en qui personne ne croit. Et c'est encore un chien qui accompagnera Rocky dans son dernier combat, un chien défraîchi dont personne ne veut, et que Rocky baptisera Punchy pour rappeler à son jeune maître que même à un âge avancé, il nous reste toujours un dernier combat dans le ventre. Rocky n'est pas seulement un personnage animé
11:25 par la volonté. C'est aussi un personnage qui a fait de la simplicité et du refus des honneurs un art de vivre. L'analyse du personnage de Rocky resterait incomplète si on occultait une dimension essentielle de sa personnalité : l'idéalisme. Enfant des rues, traînant sur les docks avec sa veste en cuir et sa cigarette à la bouche, à première vue, Rocky n'incarne pas l'idéal. Il a conscience d'être perçu comme un voyou, et semble même gêné d'inspirer la crainte aux débiteurs de son patron. Bob le fuit quand il l'aperçoit, car il sait que la règle en cas de dette non remboursée, c'est que Rocky lui casse le pouce. Or, Rocky ne le fera pas. Il désobéira à Tony, prétextant
12:17 qu'avec le pouce cassé, il lui sera impossible de travailler pour rembourser sa dette. Quand Rocky voit la petite Marie s'acoquiner avec des loubards, il la soustrait au groupe pour la raccompagner chez elle et la gratifie d'une leçon de bonne conduite, qui n'aura pas les effets escomptés. La trahison de Tommy Gunn sera l'un de ses plus grands coups durs. Après l'avoir recueilli chez lui et l'avoir entraîné, après lui avoir offert la chambre de son fils et le pendentif que lui avait donné Mickey, Tommy le délaissera pour une décapotable et une promesse d'aller au titre. La déception de Rocky sera la hauteur de la pureté de son idéal. La méchanceté et la corruption ne font pas partie de son logiciel de fonctionnement. Et lorsqu'il y est confronté, c'est l'incompréhension. L'univers mental dans lequel évolue Rocky, c'est le monde idéal des essences platoniciennes.
13:08 Platon concevait le monde comme la projection en mouvement d'objets éternels qu'il nommait : les essences. Une essence, c'est la version pure et immatérielle de tout ce qui est. Dans le monde des essences, la corruption n'existe pas, l'imperfection n'existe pas, puisque l'imperfection est le propre du monde matériel. Ainsi, pour Platon, le mal n'est rien d'autre que la dégradation du bien. Le mal n'est rien d'autre qu'un accident. En cela, Platon partageait la conception de son maître Socrate, qui disait : "Nul ne fait le mal volontairement". Selon cette idée, le mal ne peut pas être délibérément choisi par l'être humain, car l'homme possèderait en lui un désir naturel d'aller vers le bien. Dire que nul ne fait le mal volontairement,
13:55 c'est dire que celui qui fait le mal croit en réalité faire le bien, et donc que le mal constitue simplement : une erreur de jugement. Rocky n'arrive pas à concevoir que l'on puisse choisir le mal. Il n'arrive pas à concevoir que Tommy ait pu le trahir en conscience. Pour lui, il ne peut s'agir que d'une erreur de jugement ou d'un malentendu. Plus pragmatique, Adrian fera sortir Rocky de son rêve platonicien en lui rappelant que Tommy n'est pas lui, car il n'a pas son cœur. Rocky voit le bon en chaque personne. Il refuse de céder à loi de la corruption qui régit les comportements dans le monde de la matière. Dans l'opus final, il retrouvera la petite Marie à qui il avait fait la morale
14:41 trente ans plus tôt. Une adolescente devenue mère à qui il proposera du travail pour qu'elle puisse élever son fils dans de meilleures conditions, et pour laquelle il n'hésitera pas à donner une autre leçon, de politesse cette fois-ci, à un détracteur un peu trop grossier. Platon, dont le nom signifie "le large d'épaules", était adepte du pancrace, un sport de combat antique dans lequel tous les coups ou presque étaient autorisés. Platon qui nous rappelle ainsi que la sagesse n'est pas incompatible avec le goût du combat, et que dans un monde matériel corrompu, il faut parfois jouer des poings pour défendre le bien.
15:30 Volonté, simplicité, idéalisme : tels sont les maîtres-mots de la philosophie de Rocky. Un personnage qui s'est battu contre le mépris et la fatalité, et qui nous rappelle que la vie est d'abord un combat. Un combat où l'important n'est pas de frapper le plus fort, mais de se relever et de toujours avancer. D'encaisser, sans jamais flancher. Qui nous rappelle que chaque seconde est une opportunité, et que le combat n'est pas terminé tant que la cloche n'a pas sonné...